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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/25

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j’eusse perdu contenance, si je n’eusse pris le parti de me tourner de manière à ne pas rencontrer ses yeux. Je profitai de ce moment de trêve pour examiner son père.

C’était un homme trapu, d’une carrure athlétique, ayant les cheveux crépus, de beaux traits, la barbe grisonnante, le teint bronzé, et, je dois l’avouer, une expression de ruse et de férocité qui sentait le brigand plus que le contrebandier. Il me fut antipathique jusqu’à la répugnance, et je regardai sa fille, sans trouble cette fois, résolu à la fuir et à l’oublier, si elle lui ressemblait.

Elle ne lui ressemblait pas, elle était pire ; elle avait à travers sa beauté bien réelle l’expression d’une naïve impudence. De plus elle était d’une malpropreté insigne.

Guéri de ma passion comme par enchantement, honteux, mais délivré de toute angoisse, j’attendis que mon hôte eût fini sa lecture, et me sentis plus que jamais décidé à ne pas me faire connaître.

Il parut content des nouvelles que je lui apportais. Je le vis sourire, compter sur ses doigts à la dérobée, puis mettre la lettre bien au fond de sa poche comme un objet que l’on ne veut point perdre. Alors il fit un signe à sa fille, qui sortit aussitôt, et, se tournant vers moi : — C’est bien, mon garçon, me dit-il, tu as fait une belle course pour m’apporter cela, tu as bien gagné un verre de mon meilleur vin. Comment t’appelles-tu ?

— Médard Tosas, lui répondis-je.

— Tu es de Luz ?

— Des environs.

— Et qu’est-ce que tu fais ?

— Je chasse l’ours.

— Alors tu es aussi brave et adroit que beau garçon. Allons, bois à ma santé comme je bois à la tienne ! — Manoela était rentrée avec un broc de vin liquoreux qu’elle versait dans un verre bleuâtre mal rincé. Pendant que je l’avalais, le Perez me regardait avec malice, et, prenant un ton de familiarité protectrice qui me fit rougir de dégoût : — J’espère, canaille, me dit-il en souriant, que tu n’es pas contrebandier ?

Je le regardai entre les deux yeux. L’expression de son visage disait clairement : Si tu es contrebandier, mon garçon, sois le bienvenu et dis-le sans crainte.

— Non, je ne suis pas contrebandier, lui répondis-je en me levant, et je ne compte pas l’être.

— Tu as raison, reprit-il avec une merveilleuse tranquillité ; c’est un sale métier, — et plus dangereux que la chasse à l’ours, ajouta-t-il avec une imperceptible nuance de mépris.

— Ce n’est pas le danger que je crains. Je n’ai pas l’habitude de