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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/249

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gnaient avec la chaise. La jeune dame y monta en me priant de ne pas laisser son mari seul. Je ne pensais pas être nécessaire, pourtant je ne souhaitais pas m’en aller, et quand il me dit : — Venez avec nous, mon cher, je ne veux pas vous avoir dérangé pour si peu, — je songeai que j’avais le temps de refuser l’argent et que je pouvais accepter la promenade.

Il essaya de suivre la chaise, mais il dut vite y renoncer, et comme sa femme ne le voyait plus, étant passée en avant, il me demanda mon bras avec beaucoup de politesse et de bonhomie. Je l’avais pris pour un ancien beau passablement ridicule. Je vis que je m’étais trompé ; c’était un homme charmant qui luttait contre les premières atteintes de la vieillesse pour ne pas être à charge et déplaisant. — J’ai été un grand marcheur, me dit-il en s’arrêtant un peu, non pas un beau montagnard comme vous, mais un chasseur leste et nerveux, passionné pour l’action et le danger. Voici que l’âge me fait sentir son poids. J’irai tant que je pourrai, et puis je me résignerai.

— Vous avez raison de lutter, lui dis-je ; pourtant il n’en faut pas trop faire. Quel âge avez-vous ?

— Je ne cache pas mon chiffre, soixante-deux ans,… et vous, mon enfant ?

— Vingt-quatre ; mais ne parlez plus, la respiration vous manque ; vous avez un commencement d’asthme. Je ne vous dirai pas que dès lors il faut ne plus bouger ; je suis de l’avis contraire. J’ai vu des asthmatiques dont le mal n’était pas trop avancé guérir par un effort modéré, mais continuel, pour rendre à l’organe affecté sa fonction normale.

— Ah çà mais, dit-il en s’arrêtant encore, vous parlez comme un médecin, mieux qu’un médecin, car le mien me prescrit le repos.

— Je suis un peu médecin : dans la montagne, il faut savoir un peu de tout. Voulez-vous me permettre de vous écouter un instant ? Respirez du mieux que vous pourrez.

— Voilà.

— Eh bien ! ce n’est pas mal ; vous pouvez guérir, si vous avez de la patience et de la persévérance. Marchez tous les jours, mais pas autant qu’aujourd’hui. Vous en avez assez.

Il m’examina avec surprise. Je me trahissais ; j’étais las de mon rôle. Nous arrivions auprès de la chaise. On sait que les porteurs vont très vite, au pas gymnastique. La jeune dame leur avait ordonné de s’arrêter pour attendre son mari. Elle était descendue et venait à sa rencontre. — Je veux marcher à présent, lui dit-elle, et vous vous ferez porter.

Il refusa ; devant elle, il dissimulait sa fatigue, et je crus voir à ses regards inquiets qu’il ne fallait pas prononcer le terrible mot d’asthmatique ; mais je crus devoir insister, et elle m’en sut gré. —