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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/220

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de l’Atlantique au Pacifique qu’il n’en fallait, il y a vingt ans, pour aller de New-York au lac Érié : le domaine de l’émigrant s’est agrandi à l’infini. La force d’attraction s’est donc accrue au moment même où les obstacles s’aplanissaient sur la route.

L’énorme développement de l’émigration de 1832 à 1872 est dû en partie à ces causes pour ainsi dire extérieures, mais l’histoire d’Allemagne peut seule expliquer les variations constatées par la statistique dans le cours de cette période. Il n’y a point de doute que les troubles politiques qui ont agité le pays à la suite de notre révolution de 1830 ont déterminé le progrès subit qu’on remarque dans les années suivantes. À partir de 1845, une nouvelle crue se produit. La moyenne annuelle, qui de 1840 à 1844 était de 14 600 émigrans, monte à 36 700 de 1845 à 1849, à 77 000 de 1850 à 1854 : c’est l’effet d’une série de mauvaises récoltes, puis des agitations révolutionnaires. Elle s’abaisse à 54 400 de 1855 à 1859, puis à 41 600 de 1860 à 1864 : le rétablissement de la tranquillité en Allemagne et l’explosion de la guerre civile aux États-Unis expliquent cette décroissance. Sitôt au contraire que la paix, rétablie en Amérique, est troublée en Allemagne, les gros chiffres reparaissent : de 1865 à 1869, la moyenne est de 107 670 ; enfin le chiffre le plus élevé se présente après la guerre de France. Tout événement qui trouble le travail favorise donc l’émigration, mais aucun avec autant de force que la guerre. On a coutume en France d’insister beaucoup sur ce point, et l’on croit que l’horreur du service militaire est la cause principale des émigrations. C’est en effet une cause importante, mais non la principale.

Il est vrai que le peuple en Allemagne n’est point belliqueux. La noblesse du métier des armes n’est appréciée que par ceux qui en tirent le plus grand profit, qui reçoivent les couronnes de laurier aux jours de rentrée triomphale, les honneurs et les dotations. Un jour, au parlement de l’empire, un jeune officier supérieur, qui parlait en qualité de commissaire des gouvernemens alliés dans la discussion d’une loi sur les pensions militaires, combattit la tendance qu’il remarquait dans la chambre à restreindre les pensions des officiers au profit de celles des soldats. Il y a, dit-il, une grande différence entre le point d’honneur de l’officier et celui du soldat. Les démocrates du parlement murmurèrent, pourtant l’orateur avait raison. Les traditions de famille, l’éducation, l’esprit de caste et l’esprit de corps contribuent à former le caractère de l’officier. Élevé pour le régiment, il est naturel que le régiment lui paraisse jouer sur terre le principal rôle. Il croit que les guerres périodiques sont nécessaires au bien de l’humanité, à la santé du monde. Il n’a point assez de mépris pour l’économiste et le libéral qui qualifient d’improductives les dépenses de la guerre. En 1866, un colonel, après avoir