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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/19

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-seulement sur l’état, mais sur le commerce loyal de mes concitoyens.

Que faire dans une pareille situation ? Supplier mon père de rentrer dans la bonne voie ? Je ne me sentis pas le courage de le prendre avec lui sur ce ton-là ; là où ma mère, avec toute sa persévérance, avait échoué, je ne réussirais certainement qu’à amener des déchiremens plus profonds. Me prononcer sévèrement à l’occasion contre ce genre d’industrie sans avoir l’air de soupçonner que mon père y fût engagé, voilà peut-être ce que je pourrais tenter quelque jour, plus tard, quand j’aurais acquis le droit de parler en homme.

Tout en m’arrêtant à cette conclusion, j’essayai de me calmer ; mais je l’essayai en vain. Une autre agitation bien plus vive s’était emparée de moi. Je n’avais jamais osé regarder une femme. J’étais un innocent très chaste, quoique très ému à la moindre occasion, et voilà qu’on parlait de mettre dans mes bras la plus belle créature du monde, une fille de quinze ans, capable de m’aimer dès le lendemain, si elle venait à me voir. Quoi, déjà ? Je pouvais être aimé, moi, timide écolier, par une créature merveilleuse, qui tournait la tête à toute une population ? Je n’y croyais pas, cela me faisait l’effet d’un conte de fées ; mais quelle enivrante illusion, et le moyen de la repousser ?

J’avoue que je ne songeai guère à lui faire un crime d’être fille de contrebandier, et que les réflexions de mon père à cet égard me parurent sages et sans réplique. Oui certes, je devais rechercher cette alliance pour mieux ensevelir dans les liens de la complicité la tache commune, cette tache qui pouvait m’être reprochée un jour dans un monde plus élevé. Ma mère avait tort, selon moi, de s’opposer à cette prochaine entrevue, dont la pensée faisait battre mon cœur comme s’il eût voulu s’échapper de ma poitrine.


II.

Je tâchai de paraître calme le lendemain ; je fis comme si je n’avais rien entendu, mais je devins rêveur et bizarre, tantôt sombre, tantôt fou de gaîté. Je n’avais plus ni appétit ni sommeil ; j’étais amoureux, amoureux fou d’un fantôme, d’un être que je ne devais peut-être jamais voir, car combien de choses pouvaient se passer avant que mon père revînt à ce projet, et que ma mère ne le combattît plus !

J’eus l’idée de leur en parler, mais il eût fallu avouer que je savais tout le reste, et d’ailleurs mon amour me frappait d’une timidité invincible. C’était comme une confusion poignante au milieu d’une ivresse délicieuse.

Je rentrai au collége, espérant que l’étude me délivrerait de ce