Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/182

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


canaux pratiqués par les Indiens pour irriguer leurs champs, une montagne s’écroula tout à coup, interceptant le cours du Rimac et transformant en une immense lagune, qui mit plusieurs jours à se remplir, toute une partie de la vallée un peu en amont de Mantucana. La chaussée du chemin de fer disparut sous cet éboulement, qui ensevelit aussi plusieurs hommes. La digue ainsi formée fut heureusement assez forte pour maintenir dans leur nouvelle limite les eaux du torrent, qui reprirent en cascade leur cours interrompu dès qu’elles furent arrivées à niveau de l’obstacle.

Dans cette partie du tracé, entre Tambo-Viso et Chicla, il y a différens sites véritablement effrayans ; la vue se trouble en contemplant ce spectacle gigantesque et désordonné de la nature, et l’esprit demeure étonné à la pensée qu’une locomotive doive bientôt franchir ces terribles défilés. Aussi quelles ont été les difficultés vaincues ! Il serait impossible de la suivre pas à pas sur la ligne et de décrire les hautes tranchées et les remblais que l’on a du établir pour aplanir le terrain et lui donner la pente uniforme nécessaire à la voie. Il n’a pas fallu moins de trente ponts ou viaducs qui, ajoutés l’un à l’autre, figurent une longueur de plus de 1 kilomètre, et trente-cinq tunnels, représentant ensemble 5 kilomètres, au nombre desquels il faut compter celui du sommet de la Cordillère, long de 1 173 mètres. Au milieu de tant d’obstacles, et avec l’inévitable nécessité de monter toujours, on ne fût jamais arrivé jusqu’au sommet sans les nombreux détours qu’il a fallu faire et que facilitaient du reste les petites vallées latérales ; en certains endroits, la gorge est même si étroite que, le détour en courbe devenant impossible, il a fallu employer le zigzag en forme de V, condition toujours défavorable pour les mouvemens de la machine et que l’on évite en général dans des pentes aussi fortes.

En sortant de Mantucana, la ligne poursuit difficilement son chemin sur la rive gauche en côtoyant le pied des montagnes, passe devant l’effrayante gorge de Chacahuaro, entre dans le défilé et vient croiser le Kimac un peu en aval de Tambo de Viso. Elle fait là un premier zigzag qui n’a pas moins de 2 kilomètres, et, traversant encore une fois la rivière, débouche enfin dans la quebrada du Parac, dont elle suit la rive gauche pour arriver à la station d’Arure. Les montagnes se sont un peu écartées, et dans le fond de la vallée, sur la rive opposée, on peut apercevoir le joli village de San-Mateo, pittoresquement situé sur le cours de la rivière, à 3 000 mètres au-dessus du niveau de la mer, et à 5 lieues de Mantucana.

Tout à coup la vallée se resserre, disparaît, et l’on n’a plus devant soi qu’une vaste fente, profonde de quelques centaines de mètres, au fond de laquelle la rivière coule majestueusement comme dans un gouffre ; les bords en sont coupes à pic et forment comme