Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/175

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


par de sages institutions et prouver ainsi qu’elle était mûre pour cette liberté qu’elle venait de conquérir au prix de son sang. Il n’en fut point ainsi ; la soif du pouvoir pour les uns, celle des richesses et des pensions pour les autres, ont plongé le pays dans un état de révolution permanente où le despotisme militaire le plus absolu s’associait à l’ignorance la plus crasse. La dernière crise, il est vrai, semble avoir voulu faire justice de ces abus ; mais pourrait-on garantir que la bonne volonté du pouvoir ne se heurtera pas contre la rancune des intérêts blessés ?

Les cholos, c’est-à-dire le peuple ou la race indienne primitive plus ou moins abâtardie sur la côte par son commerce avec les blancs et les noirs, sembleraient devoir former une classe de travailleurs ; mais, abrutis par une civilisation dont ils ont pris tout le mal sans en saisir les bienfaits, ils constituent au contraire une race vicieuse et inintelligente qui n’est d’aucun secours. Dédaignant les travaux des champs, tout au plus cultivent-ils quelques jardins aux environs des villes : les uns préfèrent les emplois de la domesticité dans les grands centres, qui offrent des alimens plus faciles à leurs débauches ; les autres, remontant vers les villages de l’intérieur, vivent au jour le jour, pauvres, mais sans besoins, préférant le toit qui les abrite et la part qui leur revient dans la communauté des biens de leur pueblo à l’amélioration de leur condition par le travail. Les noirs, beaucoup plus intelligens et plus robustes, pourraient fournir à l’agriculture les bras dont elle manque ; malheureusement cette race a presque disparu du pays depuis l’abolition de l’esclavage. On en rencontre encore dans les grandes villes du littoral, où ils se livrent à différens métiers ; ils font en général de bons majordomes, que l’on emploie à la direction des travaux dans les haciendas ; néanmoins il n’y a pas là, on le comprend, des élémens suffisans pour répondre aux besoins du pays. C’est à l’émigration asiatique que l’agriculture a dû s’adresser, et depuis une quinzaine d’années l’importation des Chinois a pris des proportions qui pourraient paraître inquiétantes pour l’avenir du pays, si les maladies, les pénibles travaux auxquels ils sont assujettis, quelquefois les mauvais traitemens, n’en ravissaient pas un si grand nombre à l’industrie qui les exploite. Plus de dix mille chaque année débarquent au port du Callao, dont bien peu reverront jamais leur patrie, car au bout de huit années d’un contrat qui n’est au fond qu’un véritable esclavage il ne leur reste guère d’autres ressources que de s’engager à nouveau, mais cette fois librement. D’un caractère doux et résigné, ils sont d’ailleurs faciles à gouverner, et leur intelligence, qui se plie à tous les genres de travaux, les rend d’un précieux secours pour assurer les divers services que nécessite une vaste exploitation industrielle et agricole.