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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/165

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maison de campagne aux environs de Heidelberg, fut invité par le roi de Prusse, le 5 septembre 1857, à venir passer quelques semaines auprès de lui, à Berlin. Un appartement lui était réservé au château. L’invitation était si amicale et si pressante que Bunsen ne put s’y refuser. Il arrive à Berlin ; le 10, il dîne avec le roi à Sans-Souci, et ce jour-là même il assiste aux assises générales de l’alliance évangélique. Il y avait environ mille personnes présentes dans la grande salle du palais de marbre.

« J’entrai dans la salle, dit Bunsen, pour opérer une reconnaissance et faire mon rapport au roi. À gauche, je trouvai d’abord les vingt-deux Américains, M. Wright, de l’Indiana, en tête. Quand je lui adressai la parole, le remerciant, comme Prussien et comme chrétien, du beau discours qu’il avait prononcé le jour de l’ouverture, il me prit pour le roi  et voulut me présenter ses concitoyens. Je le détrompai, il me dit : « Sir, I come straight from the woods. Forgive : but I do love your good king. I am a senator, and have been governor in Indiana [1]. » Je parcourus ensuite la longue ligne des rangs, je reçus sans fin des saluts, des signes de tête, des poignées de main, et je pus assurer au roi (il était légèrement inquiet) que tout se passerait à merveille. Dès qu’il parut, un millier de voix fit retentir des lebehoch ! des hurrah ! des eljen ! Allemands, Anglais, Américains, Magyars, tous lançaient leurs vivats. M. Wright fit un beau discours d’un sentiment profond. Le roi fut touché jusqu’aux larmes ; il se remit, remercia en bon anglais l’envoyé américain, puis, se tournant vers la foule, il dit en allemand : « Messieurs et amis chrétiens, je suis profondément touché de vos sympathies. Je n’osais espérer tant. Je n’ai rien à vous répondre, sinon que voici mon ardente prière au Seigneur : puissions-nous tous nous séparer ici les uns des autres comme les disciples du Christ se sont séparés à la première Pentecôte ! » — Amen ! crièrent mille voix devant nous, et derrière nous, plus doucement, des voix de femmes ; c’étaient des dames anglaises pour qui j’avais obtenu la permission d’entrer au palais, et que la reine en ce moment même recevait de la façon la plus gracieuse dans un salon voisin. — Ensuite vinrent trois Australiens, puis quatre-vingts Anglais, puis les Magyars, les Belges, les Hollandais, les Suisses, les Français, les Allemands des différentes races, enfin les Berlinois. Tous prononcèrent des allocutions courtes, mais vraiment belles. On entendit de nouveaux vivats ! Tout à coup il y eut un silence. Les Allemands s’étaient groupés en cercle, et, quand le roi rentra dans l’intérieur du palais, ils entonnèrent le cantique : «Notre Dieu est une solide forteresse ! » Le roi ne pouvait dissimuler son émotion. Je m’em-

  1. « J’arrive directement des forêts. Excusez-moi, monsieur. J’aime votre bon roi. Je suis sénateur, et j’ai été gouverneur de l’Indiana. »