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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/16

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revînmes sur nos pas le jour même, et je rentrai chez nous assez tard. Tout le monde paraissait couché : ne voulant pas réveiller ma mère, qui avait le sommeil léger et qui était très matinale, je me glissai à ma chambre et dans mon lit sans faire le moindre bruit.

J’étais fatigué, j’allais m’endormir quand j’entendis que mes parens causaient dans la salle à manger, tout près de la cloison qui me séparait d’eux. J’écoutai, et j’avoue que ce n’était pas la première fois. Je ne m’en faisais point de scrupule. Je m’étais persuadé depuis longtemps que je devais surprendre leur secret, que ce secret, qui était mien par la force des choses, puisque j’en porterais un jour la responsabilité, devait devenir mien par l’effet de ma volonté. On me trouvait trop jeune pour qu’il me fût confié, je me sentais assez homme pour en accepter toutes les conséquences et pour mettre un terme, par ma décision, au désaccord douloureux qui régnait entre deux époux si tendrement unis d’ailleurs.

J’écoutai donc. Ils ne me savaient pas là ; ils allaient parler sans détour et sans réticence. La chambre de ma sœur était située plus loin ; le domestique couchait en bas. Ils n’avaient à se méfier de rien, et cependant par habitude ils parlaient à demi-voix, mais peu à peu, en discutant, ils s’oublièrent, et j’entendis fort bien.

— Le marier ! disait ma mère, es-tu fou ? Il faudra songer à cela dans dix ans.

— Dans cinq ou six ans, répondait mon père. Je n’avais pas vingt et un ans quand je t’ai épousée.

— Aussi !..

— Aussi j’étais trop jeune, tu veux dire ? J’ai fait des bêtises ; j’ai compromis ta dot ! C’est ta faute, ma chérie, tu voulais que je fisse le commerce régulier. Il n’y avait là, pour un ignorant comme moi, que de l’eau à boire. Aussi en ai-je bu ! mais j’y ai mis du vin plus tard, et la faute est diablement réparée.

— Ne parlons pas de cela. C’est malgré moi, j’en prends Dieu à témoin ;… mais n’en parlons pas.

— N’en parlons pas, je veux bien, pourvu que tu m’aimes comme je suis ; mais écoute donc mon idée ! Antonio Ferez a au moins trois cent mille réaux tant en argent qu’en marchandise, et la Manoela est fille unique, la plus belle fille des Espagnes, comme dit la chanson. Je suis sûr que le père serait content d’avoir un gendre médecin. Ça flatte toujours des gens comme nous.

— … Comme nous ? C’est donc un homme comme toi ?

— Oui, c’est un de nos meilleurs associés, un homme de fer et de feu !

— En ce cas, je ne veux pas de sa fille pour mon fils, fût-elle aussi belle que tu le dis. Quel âge a-t-elle donc ?

— Quinze ans.