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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/155

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M. de Bunsen peut se réjouir ; la journée du 4 mars a été bonne…Quelle illusion ! Le lendemain 5 mars 1854, M. de Bunsen reçoit de Berlin l’ordre formel de cesser toute négociation avec le ministère anglais. Le 9, le général comte Groeben arrive à Londres porteur d’une lettre autographe de Frédéric-Guillaume IV à la reine Victoria ; le roi de Prusse a tenu à désavouer lui-même ce que son ambassadeur a pu dire. Qu’est-ce donc ? que s’est-il passé ? pourquoi cette brusque rupture à l’heure qui devait être décisive ?

Dans une très belle étude sur la conduite de la Prusse pendant les affaires d’Orient, notre collaborateur M. Eugène Forcade a raconté ici même la scène qui explique ce revirement soudain. Elle eut lieu à Berlin, dans le cabinet du roi. Il s’agissait de la signature de la convention préparée par les diplomates de la conférence de Vienne, y compris le représentant de la Prusse, M. le comte d’Arnim. Les ministres, connaissant les perplexités du roi, avaient hésité longtemps à lui parler de cet acte pour lequel la conférence réclamait sa signature. Enfin on se décida ; la convention lui fut présentée le 28 février. M. de Manteuffel donnait les explications les plus persuasives pour dissiper les inquiétudes du roi ; il était secondé par M. le comte Albert Pourtalès, ancien ambassadeur à Constantinople, récemment chargé d’une mission à Londres et qui occupait alors à Berlin une des plus hautes positions du ministère des affaires étrangères. M. de Manteuffel et M. Pourtalès, après quelques jours d’entretiens avec le roi, avaient presque triomphé de ses irrésolutions, quand arriva de Londres le 3 mars un télégramme conçu en ces termes : « L’Autriche, en proposant officiellement son contre-projet de convention arrivé ici dimanche dernier, y met pour condition l’accession de la Prusse, car toute l’importance de cette mesure est dans l’action en commun des quatre puissances. Il s’ensuit que l’odieux d’une reculade serait rejeté sur la Prusse. Le mécontentement que soulève la Prusse ferait explosion de toutes parts, si le plan de la convention échouait par son refus. On pense ici que l’accession à la convention est absolument nécessaire et que tout retard serait funeste. » Ce langage pressant, ce résumé si bref, auquel la brièveté même donne l’apparence d’un ordre, agite l’esprit du roi. En même temps il reçoit des dépêches de Bunsen qui rendent compte d’un discours prononcé par lord Clarendon à la chambre des communes dans la nuit du 24 février. Ce discours, qui a produit à Londres une impression extraordinaire et que Bunsen appelle un grand événement, épouvante Frédéric-Guillaume IV. « Que sert, a dit lord Clarendon, de faire la guerre au tsar, si on ne lui rogne pas les griffes pour l’avenir ? Il ne fera que griffer plus violemment. Il faut qu’il paie avec usure et les 100 millions et le sang que l’Eu-