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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/140

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cabinet de Londres a prise de ne plus vouloir entendre parler d’une garantie des susdites libertés par les grandes puissances chrétiennes. Eh bien ! d’après ma conviction absolue, c’est reconnaître comme excellent un acte misérable, un acte à condamner dix fois ! Ensuite c’est abandonner la seule manière vraiment digne, la seule conforme à nos devoirs de chrétiens : 1º de maintenir la paix, 2º de réduire la Russie au silence, 3º de faire sentir aux chrétiens d’Orient que nous sommes aussi des chrétiens. Sur ce point, je ne suivrai ni Aberdeen, ni Clarendon, ni l’Angleterre entière ; je chercherai dans la plus absolue neutralité le salut de la Prusse. Vale.                    « F. G. »

« P. S. Communiquez cette page à mon frère Guillaume (avec mille saluts). Ce que je vous écris ici est le complément de ce que je vous ai déjà écrit pour vous-même, pour la reine, le prince et les ministres. La manière de considérer aujourd’hui cette question à Downing-street est une triste contre-partie de la marche qu’ont suivie les sentimens de l’Autriche. Quand j’étais à Vienne, l’empereur et son ministre parlaient comme parle aujourd’hui tout le ministère anglais ; à cette date au contraire, le cabinet anglais concevait la question de la manière la plus généreuse et abondait dans mon sens (ce sont vos propres paroles). Maintenant à Londres on est tombé au niveau de la politique autrichienne de ce temps-là, tandis que l’Autriche s’est élevée à la générosité de vues qui inspirait alors l’Angleterre. Je vais résolument avec les généreux [1]. Sapienti sat. »

Pour comprendre ce contraste ou plutôt ce chassé-croisé d’opinions que le roi de Prusse signale ici dans les sentimens comparés de l’Angleterre et de l’Autriche, il faut se rappeler les dates avec précision. Au moment où nous sommes, c’est-à-dire dans l’intervalle qui sépare la rupture des négociations par le menaçant départ du prince Menchikof (21 mai 1853) et l’envahissement des principautés danubiennes par l’armée russe (2 juillet), le cabinet de Vienne avait conservé l’espérance de voir le cabinet de Saint-Pétersbourg désavouer son impétueux ambassadeur. M. de Buol, qui après la mort du prince de Schwarzenberg avait été chargé par l’empereur d’Autriche de la direction des affaires étrangères, ne pouvait se décider à croire que le tsar voulût braver l’Europe ; il était persuadé que Menchikof avait dépassé ses instructions, et qu’en tout cas l’impression pénible produite dans le monde entier par ces impérieuses allures serait pour l’esprit élevé de Nicolas Ier un avertissement efficace. Aussi le cabinet de Vienne, qui au début de l’affaire

  1. On a remarqué avec raison que l’équivalent précis de ces mots si français, généreux, générosité, n’existe pas dans la langue allemande. Frédéric-Guillaume est obligé de nous les emprunter pour exprimer son sentiment : « Oesterreich hat sich zur damaligen brittischen Generosität erhoben. Ich gehe entschieden mit den generosen. »