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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/138

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que les grandes puissances en seront investies en commun ; dans la pratique, la Russie l’exercera seule. Voilà les objections que lord Palmerston, lord John Russell et leurs amis opposaient à lord Aberdeen et à lord Clarendon.

M. de Bunsen était d’accord sur ce point avec lord Palmerston. S’il ne partageait pas, il s’en faut bien, les sympathies du hardi ministre pour le nouveau gouvernement de la France, il partageait son aversion à l’égard de la Russie. Autant Frédéric-Guillaume IV était disposé à ne voir que des inspirations religieuses dans la politique du tsar, autant M. de Bunsen s’obstinait à y méconnaître tout sentiment élevé. Une ambition sans frein au profit d’un despotisme sans scrupule, telle était, aux yeux de Bunsen, le résumé de cette politique. On ne peut s’empêcher de faire ici une singulière remarque : si Bunsen vivait encore, que penserait-il de l’empire d’Allemagne ? Évidemment il pousserait des cris de joie ; mais que dirait-il, si un défenseur du tsar Nicolas, s’adressant à la conscience libérale de l’homme d’état prussien, lui demandait où se trouvent aujourd’hui l’ambition sans frein et le despotisme sans scrupule ? Il est probable que cette question le ferait un peu rougir. Bunsen était plus libre, il y a vingt ans, de juger les intentions du tsar. C’est très sincèrement, j’en suis sûr, qu’il redoutait les empiétemens de la Russie dans l’Europe orientale, c’est très sincèrement qu’il appuyait les idées de lord Palmerston. Il suffisait, pour rassurer ses sentimens chrétiens, que la Porte accordât à tous ses sujets une pleine et absolue liberté religieuse. Or on annonçait déjà cette grande mesure, qui allait enlever bien des argumens à la diplomatie russe. Bunsen avait exposé tout cela dans ses dépêches, quand Frédéric-Guillaume lui adressa la lettre suivante :

« Bellevue, 16 juin 1853.

« Très cher Bunsen, bien des remercîmens pour votre lettre et vos dépêches du 13. Ainsi, sur les neuf dixièmes de mon projet, le ministère anglais est tout à fait d’accord avec moi ; pour le dernier dixième, sa manière de voir est réellement et essentiellement opposée à la mienne. Ce désaccord sur le dernier dixième fait disparaître un point d’attache avec la Russie, point essentiel et qui est pour moi d’une grande valeur. Je me servirai d’une image afin de mettre ma pensée dans tout son jour. Ma pensée est de saisir dans le projet de l’empereur de Russie ce que je reconnais, sans hésiter, comme vrai, et de le rendre fructueux. Or ce que je reconnais comme tel, c’est la protection, c’est la garantie des chrétiens. — Maintenant vous savez la fable de l’ours qui, par amitié pour l’homme, lui tue sur le visage un insecte qui peut troubler son sommeil, et le tue si bien que l’homme est écrasé du même coup. Dans la circonstance présente, le vrai dont je