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barons, l’un des pages vit sur le manteau de velours blanc du monarque une puce, et il demanda qu’il lui fût permis de l’enlever. Le roi se fit donner la puce, et, la montrant à ses courtisans, admira l’audace de cette petite bête assez osée pour s’approcher de lui. Au page, il fit donner mille écus d’or. Le second page fut jaloux du succès de son camarade, et résolut de le surpasser. Le lendemain, il mit un énorme pou sur le manteau du roi, puis demanda la permission de l’ôter ; mais le roi en éprouva du dégoût, il reprocha au page d’avoir négligé de tenir ses vêtemens propres et lui fit administrer cent coups de bâton. » L’éléphant se laisse néanmoins séduire par le renard, qui commence à réussir en ses mauvais desseins ; au dernier moment, son compère l’éléphant a peur, dénonce la conspiration, et Renart est mis à mort. Il y a lieu d’espérer que l’étude de cette satire espagnole, qui pour le fond diffère absolument des romans de Renart, fournira des points de vue nouveaux à l’histoire du roman satirique au moyen âge.

A côté des grandes routes par lesquelles des recueils, des cycles entiers se sont propagés à travers le monde, il y a, dit M. Max Müller, « de plus petits sentiers moins fréquentés par où nous sont venus des fables isolées, parfois de simples proverbes, des comparaisons ou des métaphores. » N’est-il pas possible aussi qu’inversement certains traits qui nous frappent dans les contes et légendes des peuplades sauvages soient d’origine européenne et datent du passage de quelque missionnaire, de quelque colon depuis longtemps mort et oublié ? C’est là une réflexion qui se présente naturellement à l’esprit lorsque nous rencontrons chez les Zoulous et chez les Hottentots des fables dont la donnée rappelle d’une manière surprenante les contes de Renard. L’idée dominante de ces récits, c’est que la ruse triomphe toujours de la force brutale. Dans la légende basouto (béchuana) du Petit Lièvre, ce dernier a conclu une alliance avec le lion ; se voyant opprimé par son trop puissant allié, il propose de construire une hutte, et profite de l’indolence du lion pour lui enlacer si bien la queue dans les roseaux et les pieux qu’il se trouve prisonnier ; alors le lièvre s’enfuit et le laisse mourir de faim. Il est curieux de constater que dans la fable africaine c’est généralement le lièvre qui joue le rôle du renard. Il en est ainsi dans les contes des Béchuana publiés par Casalis et par Schrumpf ; chez les Bari de l’Afrique centrale, c’est même le lièvre qui attrape le renard. Un des types favoris des Zoulous est le jeune drôle Uhlakanyana, dont on se moque d’abord et qui finit par duper tout le monde. Un de ses hauts faits ressemble à celui du petit lièvre. Ayant à partager avec un cannibale, son compère, une vache grasse et une vache maigre, il insinue qu’il faut avant tout couvrir de chaume leur maison. Le cannibale répond : « Tu as raison, enfant de ma sœur, » et il monte sur le toit. Sa chevelure était longue ; en poussant l’aiguille, Uhlakanyana l’entremêle et la