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avant que le travail ne fût terminé ; ce fut donc avec une vive joie qu’il reçut enfin dans la ville d’Alep la copie qui est aujourd’hui entre les mains du professeur Benfey, et que ce dernier promet de publier prochainement avec traduction et commentaires.

Les récits d’entreprises de ce genre sont palpitans d’intérêt pour ceux qui comprennent qu’il s’agit là de sauver d’une irréparable destruction les derniers témoins d’une civilisation disparue, témoins dont l’importance ne se révèle parfois que longtemps après qu’on les a tirés de l’oubli et ramenés au grand jour.

Pour revenir à notre point de départ, jusqu’ici le héros de la fable est toujours un brahmane, religieux, ermite ou mendiant, qui casse un vase rempli de riz ou de miel en croyant administrer une correction à sa femme ou à son fils. Du XIIe au XVIIe siècle, le livre de Kalila et Dimna est traduit jusqu’à trois fois en persan moderne, puis en hébreu, en turc, en latin et en italien, en espagnol, en allemand, en français, en anglais, sous les titres les plus variés. La version latine du Juif Jean de Capoue, qui date du XIIIe siècle et qui est intitulée Directorium humanæ vitæ, ne tarda pas à devenir populaire parmi les lettrés, fut elle-même traduite ou arrangée bien des fois, et contribua beaucoup à répandre en tous pays ces leçons de sagesse terrestre que des prédicateurs bouddhistes avaient jadis improvisées à l’usage des pauvres Hindous qui les écoutaient. Vers la fin du moyen âge, ces fables furent assurément plus lues en Europe que la Bible, ou tout autre livre. On les introduisit dans les sermons et les livres de morale, on les développa, on les localisa, on leur fit revêtir toute sorte de déguisemens jusqu’à les rendre méconnaissables.

Dans le Gargantua, un vieux gentilhomme compare une entreprise hasardée « à la farce du pot au laict, duquel un cordouanier se, faisait riche par resverie, puys, le pot cassé, n’eut de quoy disner. » Ici le religieux est devenu un cordonnier ; La Fontaine l’a-t-il lui-même changé en laitière ? Le fait n’aurait rien d’étonnant, mais nous allons voir qu’il n’eut pas besoin d’opérer la métamorphose. Pourtant nous sommes encore arrêtés dans cette recherche de la filiation de Perrette. La Fontaine cite, comme la source où il a puisé, « le sage Pilpay, Indien. » Le Livre des lumières ; composé par le sage Pilpay, est une traduction française, publiée en 1644, de l’une des versions persanes du recueil arabe ; mais elle est incomplète, et nous n’y rencontrons ni la laitière, ni son prototype, le brahmane, ni le cordonnier de Rabelais.

La laitière paraît pour la première fois dans un recueil du XIIIe siècle, le Dialogus creaturarum optime moralizatus, qui fut traduit en anglais et en d’autres langues modernes. Ici, elle s’assoit au bord d’un fossé, et ses rêves la conduisent jusqu’au moment où son mari la mène à l’église à cheval ; croyant éperonner sa monture, elle frappe la terre du pied, glisse et répand tout son lait ; « c’est ainsi qu’elle fut loin de