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exemplaires de la version syriaque et les avaient offerts au patriarche catholique d’Elkochi près de Mossoul ; il en avait lui-même reçu, disait-il, une copie. La nouvelle paraissait peu croyable, et d’ailleurs les façons du prêtre syriaque n’inspiraient pas la confiance. Néanmoins M. Benfey s’adressa aux amis qu’il avait dans l’Inde afin d’éclaircir cette affaire.

Ses efforts restèrent sans résultat ; il n’apprit rien qui confirmât les assertions de l’archidiacre, mais rien non plus qui les démentît d’une manière formelle. « La piste paraissait donc se perdre dans le sable, dit-il dans sa relation, quand au bout de deux ans le professeur Bickell m’avertit par lettre que le patriarche d’Elkoch, Youssouf Audo, se trouvait à Rome comme membre du concile. » M. Benfey se mit immédiatement en rapport avec le patriarche chaldéen ; les renseignemens qu’il obtint prouyaient clairement qu’il ne fallait faire aucun fonds sur les détails donnés par Jochannân bar Bâbisch ; cependant ils rendaient extrêmement vraisemblable l’existence d’un manuscrit de la version syriaque au couvent de Mardîn ; M. Benfey s’empressa de faire part de ses conjectures à un de ses anciens élèves, M. Albert Socin, de Bâle, qui voyageait en Orient au printemps de 1870 ; et il le conjura de ne rien épargner pour découvrir le précieux manuscrit. M. Socin, qui savait déjà par expérience que les chrétiens orientaux se vantent toujours de posséder toute sorte de livres qu’ils connaissent à peine de nom, que de plus ils montrent à l’égard des voyageurs une défiance extrême et veillent avec une anxiété fanatique sur leurs trésors, M. Socin se mit en campagne sans avoir aucune foi dans le résultat. Arrivé à Mardîn, il se munit d’abord de recommandations qui devaient lui ouvrir la bibliothèque du couvent des jacobites, Der ez Zaferan, situé dans la montagne, à cinq heures et demie de la ville. Il y visita quatre cents volumes sans rien trouver de rare. De retour à Mardîn, il fit des questions à droite et à gauche ; personne ne put lui donner un renseignement de quelque valeur. Un jour enfin, M. Socin prit le parti de se présenter au couvent des chaldéens. Comme il habitait une maison appartenant aux missions américaines, il était un personnage suspect ; heureusement son domestique pouvait attester qu’il était étranger à toute propagande. On lui montra quelques livres de prières et des évangiles. Il demanda aux moines s’ils n’avaient pas de livres de fables. « Oui, répondirent-ils ; il y en a un. » On finit par le découvrir dans la poussière, où il gisait, et on l’apporta. M. Socin l’ouvrit, et du premier coup d’œil lut ces mots tracés en lettres rouges : Kalilag v. Damnag. Il ne laissa percer aucune émotion, rendit le livre, et prit congé des moines, Au bout de quinze jours, il envoya un homme de confiance emprunter le livre. Les moines eurent des soupçons et ne se décidèrent qu’avec beaucoup de peine à se dessaisir du manuscrit ; mais enfin M. Socin put le feuilleter chez lui à son aise. Il trouva un copiste, qui se mit aussitôt à l’ouvrage. Les moines réclamaient déjà leur trésor, et M. Socin dût quitter Mardîn