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Tria- Assurément rien n’est plus douloureux, rien n’est plus émouvant que ce spectacle d’un homme qui a été à la tête de nos armées, et qui se trouve aujourd’hui sur la sellette d’un conseil de guerre comme un simple prévenu. Que sortira-t-il de ces dramatiques débats qui commencent à peine ? quel sera le dénoûment juridique ? Nous ne le cherchons pas. Quelle que soit la sentence du conseil qui siège à Trianon, une chose reste certaine pour le moment, et elle est toute politique. Cette triste affaire montre bien tout ce qu’il y a eu d’imprévoyance, de décousu, de confusion, d’impéritie dans la préparation de cette guerre si funeste à la France. Elle montre aussi par plus d’un détail pénible la malfaisante influence exercée par l’empire sur les habitudes militaires. C’est à tous ceux qui sont jaloux de l’honneur du drapeau de travailler maintenant à réformer ces habitudes, à refaire une armée qui puise dans sa vieille histoire le sentiment de ce qu’elle doit à elle-même et de ce qu’elle doit à la France.

Où en est donc maintenant l’Espagne avec ses révolutions et ses confusions ? Il y a eu du moins au-delà des Pyrénées, depuis quelques semaines, un certain progrès, qui a coïncidé avec la plus récente transformation du pouvoir exécutif, avec l’arrivée de M. Castelar au gouvernement. Malgré son penchant à se laisser aller à son imagination et à faire de la politique avec des discours, M. Castelar a eu le mérite de comprendre que la république n’avait quelque, chance, si elle était possible en Espagne, qu’en répudiant toutes les violences socialistes ou radicales, qu’on ne pouvait combattre les insurrections communistes ou carlistes qu’avec une armée, et que, pour avoir une armée, il fallait avant tout rétablir l’autorité des lois militaires. Dès qu’il est arrivé au pouvoir, M. Castelar a provoqué une suspension des cortès pour se donner une certaine liberté d’action ; il s’est fait accorder des facultés extraordinaires pour se procurer de l’argent, pour lever des soldats ; il a fait appel au dévoûment de quelques généraux, et du mieux qu’il a pu il s’est mis à l’œuvre pour combattre l’insurrection communiste du midi et l’insurrection carliste du nord. On ne peut pas dire que tout marche très vite ni très aisément. Les radicaux sont toujours maîtres de Carthagène, où on les assiège, et, comme ils ont des forces navales, ils ont pu récemment aller offrir le spectacle d’un bombardement inhumain de la ville d’Alicante. D’un autre côté, dans le nord, le général Morionès livre aux carlistes des batailles qui sont célébrées comme des victoires dans les deux camps. C’est la guerre civile qui continue. Il y a cependant cela de bon que la résistance des radicaux à Carthagène ne peut plus être longue, et que les carlistes semblent désormais tenus en échec. Est-ce le signe d’une amélioration décisive ? L’Espagne a certes besoin de trouver enfin un gouvernement réparateur qui l’arrache aux convulsionnaires et aux absolutistes qui menacent de la dévorer.

CH. DE MAZADE.