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fêtes de deuil commençaient, la pompe funéraire sortait en longue procession du sanctuaire, les torches de plus brûlaient en pétillant dans l’air chargé de grésil, et cette lueur jaune et blafarde faisait paraître plus pâle encore la face blême des eunuques. Plus nombreux que les feuilles mortes qui tourbillonnent en automne, les prêtres et les hiérodules des deux sexes, les bandes de flagellans agitant des lanières garnies d’osselets, les fanatiques se tailladant les chairs avec des couteaux, les prophètes écumant comme des épileptiques et poussant au milieu de leurs danses frénétiques des cris et de longs hurlemens, suivaient les dendrophores, qui portaient l’arbre sacré entouré de bandelettes de laine. Les sons tour à tour étouffés et bruyans des tambours et des cymbales soutenaient l’harmonie plaintive des flûtes et des cris de détresse que jetaient aux quatre vents les trompettes funèbres. L’évanouissement de la force mâle dans la nature, le froid linceul de givre qui couvrait les plaines à perte de vue, les nuages bas et sombres qui couraient dans un ciel sans lumière, tout endormait l’activité de l’homme, diminuait sa vie, le jetait en ces longs rêves énervans où le monde nous apparaît peuplé d’ombres et où l’on souhaite de n’être plus. Tout semblait fuir devant les yeux fixes et fatigués ; la pensée s’éteignait. Les paroles, vains bruits, n’avaient plus aucun sens. Une morne immobilité paralysait peu à peu les mouvemens du cœur. Un sommeil de plomb pesait sur les paupières qui ne se fermaient point. L’œil continuait à regarder sans voir. Qui n’a connu, exténué de veilles ou de plaisirs, ce pénible sommeil qui nous tient éveillés ? Alors, dans l’alanguissement universel, le croyant trouvait une volupté singulière à devenir semblable au dieu, à mourir, lui aussi, à rejeter loin de lui sur la terre stérile l’organe sanglant de la force mâle. Les eunuques étaient innombrables en Asie-Mineure, — à Éphèse, à Pessinunte, en Cappadoce et dans le Pont, — comme en Syrie, dans la Babylonie et l’Assyrie.

La frénésie qui s’emparait des âmes au réveil de la nature, vers l’équinoxe du printemps, produisait les mêmes effets nerveux, ramenait les mêmes scènes de délire. Il y a bien des siècles que nous ne communions plus avec la nature. C’est à peine si dans les profondeurs de notre conscience nous retrouvons un vague écho des cris de joie sauvage, des clameurs immenses et désordonnées par lesquelles nos ancêtres saluaient le retour du soleil dans les cieux lumineux. La sympathie profonde de l’homme avec la nature fut longtemps toute la religion. Que reste-t-il de cette poésie des vieux âges ? Un pâle déisme presque philosophique, des pratiques religieuses dont la signification est perdue. Il faut aujourd’hui considérer d’autres races humaines pour avoir quelque idée de ce qu’étaient les sentimens religieux dans l’antiquité. La race noire, chez