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remarqué M. Ernest Renan, il semble bien que « le nom des Phéniciens couvrit en réalité des migrations de peuplades ioniennes vers l’Occident. « En tout cas, on sait quelle haute antiquité le témoignage des monumens assure aux Pélasges des îles et des côtes de l’Asie-Mineure. Aux époques historiques, quand après l’invasion dorienne les peuples de la Grèce occidentale émigrèrent en Asie, ce ne furent donc point des « barbares » qu’ils rencontrèrent sur les rives et dans les îles voisines de la mer Egée. Partout les nouveaux colons retrouvèrent une Grèce véritable. Plus d’un Ionien rentra sans le savoir dans son ancienne, patrie. La guerre de Troie, chantée par les Ioniens, fut une lutte entre peuples de même famille, entre Achéens et Dardaniens. Les rhapsodes homériques parlent-ils jamais d’Hellènes et de barbares ? Comme l’a très bien vu Thucydide, Homère n’a pas fait cette distinction.

Les vieux Ioniens étaient si bien des Asiatiques que, lorsqu’Ézéchiel, comme Joël, les montre en sa sublime complainte sur Tyr faisant le commerce d’esclaves avec la Phénicie, il les nomme avec Tubal et Mosoch, c’est-à-dire avec les Tibarènes et les Mosches, qui envoyaient à Tyr des vases d’airain. Qu’étaient-ce que ces deux peuples, dont les noms se présentent toujours associés, dans la Bible comme chez Hérodote ? Les Mosches furent les premiers habitans de cette Cappadoce par laquelle l’influence assyrienne pénétra en Asie-Mineure, et dont les importans bas-reliefs de la Ptérie nous révèlent les idées religieuses, du moins à une certaine époque. On n’en saurait douter, l’antique Mazaca, sur l’Halys, au pied des cimes neigeuses de l’Argé, fut la capitale d’un vaste empire touranien. Bien des siècles plus tard, au temps de Strabon, quand la Cappadoce fut devenue un pays sémitique, la « Moschique » comprenait encore la Colchide, l’Ibérie et une partie de l’Arménie. Quant au Tubal de la Bible, le Tabal des inscriptions cunéiformes, les Tibarènes d’Hérodote, ce peuple touranien s’était avancé en Asie-Mineure jusque sur le littoral du Pont-Euxin, entre Trébizonde et Sinope ; il doit avoir aussi possédé un vaste empire à l’est de celui des Mosches, car Salmanassar II rapporte que, « dans la vingt-deuxième année de son règne, il passa l’Euphrate pour la vingt et unième fois, descendit dans le pays de Tabal, et y reçut comme tributs les présens de vingt-quatre rois de la contrée. »

Refoulés vers le Pont par les armes d’Assur, les Mosches et les Tibarènes formaient, au temps de Darius, une satrapie avec une ou deux autres provinces de l’Asie-Mineure. L’affinité ethnique de tous ces peuples avec la population touranienne de la Médie est incontestable. Non moins certaine est la parenté de ces nations avec les antiques Chaldéens ou Kasdim, qui firent la conquête de la Mésopotamie sur les Couschites de l’empire de Nemrod, et, envahissant