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qui l’assouplit et l’endurcit à la fois. De là une des causes du succès du Grand-Russe, s’étendant dans tous les sens vers le nord et vers le midi avec une facilité presque égale à s’adapter à l’un ou à l’autre. Ainsi s’est trouvée à la fois corrigée et fortifiée une qualité qui semble avoir déjà été dans le sang slave et qu’ont développée et exercée le contact et le mélange avec les races les plus diverses. Cette flexibilité russe ne coûte rien à l’énergie ou à la solidité ; au lieu de l’extrême malléabilité reprochée à certains Slaves, c’est la vigoureuse souplesse d’un métal battu et de bonne trempe, encore plus dur que résistant et flexible. Si l’on cherche un type de ce caractère russe, que le poids de l’histoire a empêché de s’épanouir en grands hommes, on a le tsar Pierre le Grand. A travers sa demi-barbarie, dans ses bizarreries et ses contradictions même, Pierre Alexiévitch est le type national par excellence. Il y a peu de défauts du peuple russe qui ne percent en lui, et beaucoup y ont été poussés jusqu’à l’extrême ; il y a peu de ses qualités qui ne se fassent jour en lui, et plusieurs s’y sont élevées jusqu’au génie. Que si l’on s’étonne de trouver chez un seul peuple tant de caractères différens ou opposés, on peut en Pierre le Grand les voir réunis et concentrés dans un seul homme. Cette convergence en un seul individu de tant de vices et de vertus, de tant de traits dispersés dans une nation, a formé un homme bizarre et presque monstrueux, mais en même temps un des hommes les plus vigoureux et les plus souples, les plus entreprenans et les plus persistans, les plus audacieux dans la pensée et les plus résolus à l’exécution que le monde ait vus. Peu de peuples ont l’avantage d’avoir ainsi un grand homme dans lequel ils se puissent personnifier, et qui, dans leurs vices même, semblent une colossale incarnation de leur génie. La Russie est peut-être la seule ; Pierre, l’élève et l’imitateur des étrangers, Pierre, qui semblait s’être donné pour mission de faire violence à la nature de son peuple, et qui par les vieux Moscovites fut regardé comme une sorte d’antechrist, est le Russe, le Grand-Russe par excellence. Devant lui, on peut dire que le souverain et la nation s’expliquent l’un par l’autre. Un peuple qui ressemble à un tel homme est sûr d’un grand avenir. S’il paraît manquer de quelques-unes des plus hautes ou des plus fines qualités dont s’honore l’humanité, il a celles qui donnent la puissance et la grandeur politiques : une énergie flexible est le principal trait de son caractère, le sens pratique est le trait dominant de son esprit, et la résignation et la persévérance sont ses deux principales vertus.


ANATOLE LEROY-BEAULIEU.