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depuis deux siècles plus d’un seigneur de Pétersbourg ou de Moscou s’est en ce genre fait une réputation européenne. On peut chercher à expliquer cette tendance par la race ; il est plus probable qu’elle tient au climat. De tels penchans sont moins rares dans les pays du nord que dans ceux du midi, en Angleterre et en Amérique qu’en Italie et en Espagne. Dans tous ces pays, ils peuvent tenir aussi à l’accumulation de la richesse en quelques mains, ou au plus grand nombre des grandes fortunes qui, habituées à se tout permettre, sont ainsi qu’une autre sorte de royauté absolue rapidement blasées, et pour leur distraction épuisent toutes les fantaisies. En Russie, l’absence de la vie politique et l’inutilité souvent forcée du talent et des facultés les plus actives ont longtemps contribué à les faire dévoyer. Dans les basses classas, le poids de la misère et de la servitude n’a pas toujours comprimé toute excentricité ; là elle se déguise sous un masque religieux. Si l’état social et l’âge de la civilisation russe y sont pour beaucoup, cette tendance est certainement pour quelque chose dans toutes les sectes bizarres qui foisonnent dans les bas-fonds de la société russe à tel point qu’il semble qu’il n’y ait pas d’extravagance qui n’y puisse conquérir des adeptes. Il est à remarquer que, pour être en opposition avec eux, de tels penchants bizarres ou désordonnés ne sont pas chez une nation, si ce n’est chez un individu, inconciliables avec l’esprit pratique et le culte du bon sens, si cher au Grand-Russe. Les peuples les plus positifs, les plus matter of fact, l’Anglais et l’Américain, en sont une preuve. De ces penchans s’en peut rapprocher un autre, commun aussi à plusieurs peuples du nord, c’est le goût de la nouveauté et une certaine mobilité qui, demeurant d’ordinaire à la surface, est moins qu’il ne le semblerait en contradiction avec le reste du caractère. Le Russe est sujet à s’éprendre, sujet à des caprices emportés et à des goûts passionnés pour une chose ou une autre, une opinion, un écrivain, un artiste. Tout est prétexte à mode, et peu de pays peuvent rivaliser avec lui dans ses accès de ferveur de néophyte ou de dilettante. Dans ses transports les plus sincères, on sent cependant le plus souvent tout l’intervalle qui sépare l’engouement de l’enthousiasme. Aisément accessible au premier, le Russe ouvre peu son âme au second. Chez lui, le fond est rarement remué, et, s’il l’est, il se calme assez vite pour ne pas troubler le cours et les calculs de la vie : encore un trait de ressemblance avec l’Américain et d’autres peuples du nord.

La flexibilité du Russe semble plus encore que son originalité liée aux vicissitudes du climat. Chez lui, les saisons sont une rude école pour l’organisme, c’est une sorte de discipline ou de gymnastique forcée que la nature, comme une mère sévère, lui a imposée, et