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le corps et les nerfs. Le goût, le besoin ou la capacité de sommeil semblent diminuer avec la longueur de la nuit ; il y a dans ce jour continu un secret stimulant qui le rend fatigant pour certaines natures et amène à désirer le retour des nuits. Elles reviennent bientôt, grandissant aussi promptement qu’elles avaient diminué. Déjà dans les nombreux rites d’origine païenne qui fêtent le solstice d’été, aux chants de joie qui célébraient le sommet de la course ascendante du soleil se mêlaient des chants de tristesse qui pleuraient d’avance sa rapide descente vers l’hiver. Avec les nuits revient l’automne, la moins accentuée des saisons russes, mais non toujours la moins belle. Les forêts reprennent ces teintes chaudes et variées dont l’été ne peut égaler la richesse ; les fréquens changemens de l’atmosphère donnent au ciel des tons d’une sombre et mobile beauté, et les premières gelées et le premier givre ont des charmes qui ne sont bien connus que de l’œil matinal du chasseur. Puis, dans cette lente décadence des jours et de la végétation, il y a un sentiment de tristesse qui va bien à cette nature, une poésie doucement mélancolique et profonde comme l’approche de la mort avec la certitude de la résurrection. L’automne dure souvent longtemps, les jours raccourcissent, les feuilles tombent, les oiseaux émigrent, espèce par espèce ; mais l’hiver, le véritable hiver russe, n’est réellement arrivé que lorsque la terre est couverte d’un épais linceul de neige que le printemps seul soulèvera.

Toutes ces vicissitudes des saisons sont senties par les Russes comme par personne, et personne ne s’est comme eux entendu à les rendre. Aucune nuance de cette pâle nature, aucun reflet du ciel et de la terre n’a échappé à leurs yeux, aucun son, aucun murmure à leurs oreilles. « Au seul mouvement des feuilles, j’aurais, les yeux fermés, reconnu la saison ou le mois de l’année, » dit quelque part un de leurs écrivains. Ils ont peint avec amour cette nature monotone, qui à la longue prend pour celui qui l’a une fois ressenti un charme pénétrant, ainsi qu’un visage dont la beauté est dans l’expression. Ils l’ont peinte dans ces alternatives des saisons qui à peu de mois de distance offrent à leur pinceau des mondes si différens. D’elle aussi, ils ont reçu un double talent souvent sensible dans leurs tableaux, le sentiment des couleurs et le sentiment des nuances, l’entente des grandes lignes et des masses et l’entente des détails et des accessoires. C’est que dans ces vastes plaines, en été presque autant qu’en hiver, la nature se montre sous ces deux aspects opposés selon qu’on la regarde de loin ou de près. Chez elle, il n’y a pas de milieu entre les effets d’ensemble et les effets isolés, entre la longue forêt et un bouquet d’arbres, entre la steppe sans limite et un buisson de broussaille. L’immensité invite l’œil à se perdre