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chrétienne. On ne peut demander au mougik d’avoir perdu toute foi dans les sorciers et les formules magiques, alors que de semblables croyances rampent encore au fond des campagnes dans les pays de l’Occident les plus anciennement civilisés ; mais elles sont et plus communes et plus grossières en Russie. Rien par exemple n’y est plus répandu que la crainte du mauvais œil, de certaines rencontres et de certains présages, que la foi dans les songes et les enchantemens. Pour tout cela, le paysan russe pourrait fournir mainte illustration des superstitions et des usages de l’antiquité classique. Bien des rites, bien des mythes des Grecs ou des Latins trouvent leurs analogues dans l’isba d’un paysan russe ou dans les chants de ses kaliki. Parfois les rites païens se célèbrent encore en certaines parties de la Russie, parfois, comme dans les feux de la Saint-Jean, ils ont pris un déguisement chrétien. Si les dieux slaves ont généralement disparu de la mémoire populaire, elle a souvent gardé le souvenir des divinités secondaires, de celles surtout dont le rapport avec la nature est resté le plus nettement indiqué par le nom ou par les attributs.

Le principal caractère de la superstition comme de la dévotion du Grand-Russe, c’est l’attachement aux formes extérieures, visibles, concrètes, c’est la croyance à l’efficacité des cérémonies et du rit matériel, de l’obriad, comme disent les Russes. Ainsi sous la foi au surnaturel reparaît le réalisme. Le mougik se sert de la prière ou des sacremens comme d’un enchantement ou d’une conjuration magique dans un dessein défini et positif. Cette tendance a valu au Russe un reproche également adressé aux peuples du midi de l’Europe, qui en cela ne sont pas sans analogie avec lui. On a dit qu’à proprement parler il n’avait point de sentiment religieux. Le mougik a des superstitions, il n’a point de religion, entend-on répéter en Russie même. C’est là une conclusion forcée. La religion du Russe est souvent grossière, toute formaliste, toute ritualiste ; elle ressemble parfois à une sorte de fétichisme immédiat des forces de la nature et des objets sacrés. Elle s’arrête toujours trop au dehors et a trop peu d’efficacité au dedans ; ce n’en est pas moins de la religion. Partout cette confiance dans la vertu des rites, cette adoration des forces surnaturelles, constituent un grand élément du sentiment religieux, et pour beaucoup elles en demeurent malheureusement toujours le principal ou le seul. Il n’est point vrai du reste que cette religion naïvement réaliste soit la seule accessible aux Russes. L’histoire de leur église et de ses sectes qui toutes ont eu leurs saints et leurs martyrs, comme leurs légendes et leurs miracles, proteste contre une telle opinion. Si en Russie le mysticisme même s’envole rarement assez haut pour planer au-dessus des rites et des