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c’est un spectacle plus rare et plus émouvant encore, le mirage, qui, ainsi que dans les déserts de l’Asie, rend les objets lointains mobiles et présente aux yeux les mêmes images fantastiques. En quelques contrées de la Russie, certaines apparitions miraculeuses rappelées par des chapelles commémoratives semblent devoir être attribuées à des illusions de cette sorte.

En dehors de ces phénomènes naturels, les Russes de la Grande-Russie sont restés pendant des siècles sous le joug de trois fléaux qui ont plus fait encore pour les incliner à la superstition ou au fatalisme : ce sont les famines, les épidémies et les incendies. Cette Russie, qui fait à nos blés une si facile concurrence, ou vient si aisément au secours de nos disettes, a eu pendant longtemps de la peine à suffire à sa maigre population. Le sol et le climat se réunissaient pour rendre les terres du nord et du centre peu productives ; il suffisait d’un retard dans le printemps pour empêcher les grains de mûrir dans le court délai que leur accorde l’été. Dans le sud et la plus grande partie du tchernoziom, la culture, grâce aux Tatars, fut longtemps impossible ou précaire. Là même, l’insuffisance ou l’irrégularité des pluies, ces sécheresses pour lesquelles il implore en vain pendant des mois la clémence du ciel, exposent le cultivateur à voir souvent des récoltes misérables succéder à de magnifiques. Aussi a-t-il fallu dès longtemps instituer dans chaque commune ou dans chaque exploitation seigneuriale des greniers de réserve qui, mal surveillés, trahissaient l’espérance publique, et laissaient les disettes aboutir à des famines. Nul pays de l’Europe n’a plus longtemps et plus horriblement souffert de ce mal dont la facilité des voies de communication et la liberté commerciale ont à jamais affranchi l’Occident. C’étaient des famines comme celles de l’Asie ou de l’Afrique, comme nous en avons encore vu de nos jours en Perse et en Algérie, qui font périr en une année jusqu’à un cinquième ou un quart de la population. Dans notre siècle même, la Russie a éprouvé de ce côté des souffrances qu’on croirait impossibles en Europe.

La rigueur du climat ou l’infertilité du sol exposait la vieille Russie à de fréquentes famines ; sa position géographique la livrait souvent à un fléau non moins terrible. Le contact de l’Asie l’a pendant des siècles soumise à des invasions plus dangereuses que celles des Mongols ou des Tatars et plus difficiles à repousser, aux invasions d’épidémies asiatiques. Innombrables sont les pestes enregistrées à côté des famines par les annalistes, et, sous le nom de peste noire, de mort noire, le choléra y a peut-être mis le pied bien avant d’avoir apparu dans le reste de l’Europe ; depuis la Russie est restée une des grandes routes suivies par cette terrible maladie dans sa marche d’Asie en Europe. Le choléra s’y réveille même si souvent,