Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/885

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Moscovie, bien que, si le mougik mérite ce reproche, souvent exagéré, il faille en accuser pour une bonne part les institutions, le servage et la propriété commune. En général, les peuples du nord ont moins d’attachement pour le sol que ceux du midi. L’émigration leur coûte moins ; on le voit par l’Allemagne du nord, on le voit surtout par les pays Scandinaves, qui, avec une population peu nombreuse, envoient chaque année au Canada et aux États-Unis un contingent d’émigrans considérable. Le Russe, le paysan du moins, quitte peu sa patrie ; il y est retenu par les institutions, par les préjugés, par la religion ; mais la Russie est assez grande pour ouvrir un champ à son humeur voyageuse. La plaine invite à marcher, à aller devant soi ; rien n’y borne les sens et l’imagination, rien sur ce sol monotone n’invite à s’arrêter, à se fixer. De là en partie cette facilité de déplacement du paysan russe qui se manifeste de tant de façons dans les foires, dans les pèlerinages, et qui, selon beaucoup d’écrivains, fut un des motifs de l’établissement du servage.

Cette disposition à aller devant soi sans peur a sa contre-partie dans une tendance morale peut-être plus digne de remarque, bien que moins remarquée : nous voulons parler des penchans aventureux de l’esprit russe, souvent avide de se jeter en avant dans les spéculations les plus téméraires, esprit impatient d’obstacles, qui ne s’effraie d’aucune hardiesse philosophique, sociale ou religieuse, et qui pour toutes montre une complaisance ou une indulgence qui nous étonne. La pensée du Russe ne connaît souvent pas plus de bornes que ses campagnes ou ses horizons, elle aime l’illimité, elle va droit au bout de ses idées, au risque de rencontrer l’absurde. L’esprit russe présente par ce goût logique, par ce penchant pour l’absolu, une certaine ressemblance avec l’esprit français ; mais il a le plus souvent comme correctif le penchant pratique, positif, qui ne le laisse point sortir du domaine spéculatif. De là ce contraste frappant, chez tant de Russes, d’une grande audace dans la sphère intellectuelle et d’une égale timidité dans la vie réelle, d’une excessive témérité dans l’une, jointe à la plus prudente réserve dans l’autre.

La platitude et la débilité de la nature doivent être rendues en grande partie responsables d’un des reproches le plus souvent faits au peuple russe : le manque d’individualité, le manque d’originalité, le manque de facultés créatrices. L’histoire et l’état de civilisation n’en sont certainement pas innocens, et si ce défaut, ce dont il est encore permis de douter, est général, invétéré et incurable, c’est sur cette nature éminemment simple, sans variété et sans puissance, qu’en doit retomber la faute. Si le Russe manque de personnalité, il ressemble encore en cela à ses campagnes. La pauvreté de la nature n’a pu enrichir l’esprit auquel elle fournissait peu d’alimens, et de là