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proposait d’ouvrir des conférences à Londres. Il savait que le roi de Prusse ne se joindrait à aucun traité qui ne portât déjà la signature des quatre autres puissances. L’Autriche restait ainsi l’arbitre de la question. L’Angleterre et la Russie déjouèrent cette manœuvre en se déclarant prêtes à se contenter de l’accession de la France. Le 6 juillet 1827, un grand acte fut accompli. Les trois puissances stipulèrent qu’elles offriraient en commun leur médiation à la Porte et qu’elles exigeraient en même temps une suspension d’armes immédiate. La détermination était excellente ; il fallait en prévoir les conséquences. « On ne sait, écrivait l’amiral de Rigny, jusqu’où pourra se porter l’animosité des Turcs dans les échelles habitées par nos consuls et par nos négocians. je suis obligé de laisser une frégate à Smyrne, une autre à Alexandrie, un bâtiment à Salonique. L’Autriche et la Prusse, demeurant en dehors du traité, doivent désirer que les trois ambassades se retirent ; elles resteraient alors maîtresses du terrain à Constantinople et finiraient peut-être par s’établir médiatrices entre les médiateurs eux-mêmes et la Porte. Il ne serait donc pas surprenant qu’elles conseillassent aux Turcs de se montrer très menaçans contre les légations de France, d’Angleterre et de Russie. »

Ces craintes heureusement étaient vaines. Le gouvernement ottoman pouvait bien répondre aux ambassadeurs « que tous les protocoles étaient à ses yeux une feuille blanche, que la Porte, au sujet des Grecs, n’accepterait jamais de propositions ; » le temps était passé où le château des Sept-Tours s’ouvrait pour le moindre grief aux envoyés des puissances chrétiennes. La Porte avait toujours la même arrogance ; elle n’avait plus cette superbe confiance en ses forces. Restait l’appréhension, mieux justifiée peut-être, des séditions populaires ; la destruction des janissaires, de cette soldatesque bourgeoise, âme de toutes les révoltes, en diminuait singulièrement le péril. Encore terrifié de la sanglante répression du 16 juin 1826, affaissé sur lui-même, le peuple turc ne savait plus avoir de colère, même contre les infidèles. L’intervention de l’Europe se trouvait donc servie à son insu par les délais que lui avait si longtemps opposés la diplomatie autrichienne. Il ne fallait point cependant se le dissimuler, le nœud gordien existait toujours. Les hommes d’état s’occupaient avec ardeur de le dénouer, quand le canon des escadres alliées vint tout à coup abréger leur travail. De la journée de Navarin, bien plus que des traités qui l’ont précédée ou suivie, date l’affranchissement de la Grèce.


E. JURIEN DE LA GRAVIÈRE.