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grande preuve de mon estime que de remettre entièrement à votre sagesse le soin d’arrêter les stipulations nécessaires. »


III

Au moment où le général Church adressait cette lettre au colonel Fabvier, la citadelle renfermait encore 1,400 combattans. On y distribuait chaque jour 2,200 rations ; cette ration, il est vrai, était peu de chose : elle se composait d’un peu d’orge et de deux litres d’eau. On pensait que ces provisions ainsi ménagées pourraient durer jusqu’à la mi-septembre. Le bois depuis longtemps manquait absolument ; on avait tout brûlé, tout, jusqu’aux affûts des pièces, dont sept seulement restaient en batterie. Demander une capitulation au séraskier, après le massacre de Saint-Spiridion, était, on en conviendra, chose délicate. Church et Cochrane ne l’auraient pas obtenue ; ils n’avaient point eu tort de compter sur l’ascendant du commandant de la Junon. Le capitaine qui montait cette frégate a été incontestablement un des officiers les plus remarquables de la marine française. Il y avait à cette époque deux commandans du même nom dans la station du Levant : le capitaine de frégate Jacques Le Blanc, qui commandait le brick le Cuirassier, et le capitaine de vaisseau Louis Le Blanc qui venait d’arriver avec la frégate la Junon sur la rade de Salamine, où se trouvait déjà depuis un mois la frégate la Pomone, commandée par le comte de Reverseaux. Le commandant du Cuirassier, marin des plus solides, est mort en 1833 capitaine de vaisseau ; celui de la Junon est devenu vice-amiral, préfet maritime de Brest, président de section au conseil d’état.

La lettre de Cochrane avait été portée à bord de la Junon dans la soirée du 7 mai. Le 8 au matin, le commandant Le Blanc entrait en relations avec le séraskier. « La haute valeur dont votre excellence a fait preuve, lui disait-il, m’est une garantie assurée de la noblesse de ses sentimens. J’aime à me persuader qu’elle saisira cette occasion de montrer à l’Europe entière qu’elle n’a jamais eu l’intention de répandre un sang inutile et de réduire à l’unique ressource de vendre chèrement leur vie des ennemis qui recourent à sa clémence, après avoir noblement combattu. » Cette première démarche fut accueillie par Reschid avec une courtoisie de bon augure. Le 11 mai, le capitaine Le Blanc se rendait sous escorte au quartier-général du pacha. Reschid fut le premier à déblayer le terrain : « Dans la position où se trouvent les Grecs, dit-il au commandant de la Junon, ils n’ont pas de conditions à faire. Ils doivent