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soldats va-t-on leur donner à conduire ? Ils ne connaissent ni les uns ni les autres. D’un côté se présentent des guerriers vieillis dans la profession des armes, fiers de leurs prouesses individuelles et pliés à me sorte de discipline, — de l’autre, des klephtes et des bergers animés d’un saint enthousiasme, ivres de haine et avides de sang, mais inquiets dès qu’on les appelle à livrer bataille en dehors de leurs montagnes, là où ils ne trouvent, plus une pierre pour appuyer leur fusil, un sentier scabreux pour opérer leur retraite. Voilà les élémens au milieu desquels vient s’abattre tout à coup sans préparation la suffisance étrangère.

Karaïskaki cependant n’avait pas attendu le généralissime pour entrer en campagne. Le 14 mars, à 6 heures du soir, il part d’Eleusis. Vers minuit, il occupait dans la plaine au nord du Pirée, vis-à-vis l’anse de Pyrgos, le petit monticule de Kerasini et s’y fortifiait. On avait compté de sa part sur plus de décision ; Karaïskaki savait mieux que Cochrane ce qu’il pouvait demander à ses troupes, et ceux qui le blâmèrent de sa prudence montraient probablement moins de jugement que lui. Au jour, les Turcs s’aperçurent de la présence des Grecs. Ils se portèrent à leur tour sur les hauteurs voisines et s’occupèrent sans délai de s’y retrancher. Tel était le premier soin des chefs qui avaient acquis quelque expérience dans cette guerre. Ils commençaient toujours par se créer un point d’appui pour y rallier leurs troupes en cas de débandade. Le 16 mars, au moment où la Victorieuse rejoignait la Pomone au mouillage de Salamine, les Turcs « firent mine de vouloir diriger contre Karaïskaki une attaque générale. » On les vit descendre des hauteurs avec une cavalerie et une infanterie très nombreuses. « J’ai craint un instant pour les Grecs, écrivait M. de Reverseaux ; mais l’ardeur des Turcs s’est aussitôt ralentie. Ils se sont contentés d’escarmoucher avec environ 300 palikares, et une poignée de cavaliers grecs, qui ont montré beaucoup de courage. Les 3,000 Grecs de Phalère sont sortis de leurs retranchemens et se sont aussi portés dans la plaine, séparés par la largeur du Pirée, des retranchemens de Karaïskaki. La citadelle, de son côté, a profité de l’absence des Turcs pour s’approvisionner de bois. » Ce n’étaient pas là de grands combats. C’était ainsi cependant qu’on pouvait se donner quelques chances d’arriver un jour sous les murs d’Athènes. Le 1er avril, Gennaïos Colocotroni, le second fils du vieux klephte, amenait à Karaïskaki 600 Moréotes. Ainsi renforcé, Karaïskaki, dans la nuit du 4 au 5, s’occupait de pousser un peu plus loin la ligne de ses embuscades. Les Turcs le surprenaient au milieu de ce travail ; un capitaine et une. douzaine d’hommes restaient sur le terrain. Le 8, Karaïskaki reprenait : patiemment son œuvre. Cette fois ce n’était plus d’une