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commencement d’une vie nouvelle, le signal de l’éclosion de mondes futurs dont rien dans les mondes passés ne peut nous faire concevoir l’idée ? — Questions transcendantes auxquelles il ne peut être fait de réponse positive. M. Spencer nous laisse à ce point de sa course, anxieux, penchés sur le bord de l’éternité, interrogeant de la pensée l’infini ténébreux.

Nous n’essaierons pas de nous mettre à sa place et de répondre pour lui. Notre objet était de montrer à quelle hauteur de synthèse M. Spencer a élevé la question du progrès et comment il l’a transformée. Il ne s’agit plus pour lui de la conception humaine et sociale qui a servi de point de départ à ses recherches. Le problème historique s’est changé en un problème de dynamique. Ce qu’il étudie, ce n’est plus un fait humain, variable, contestable, renfermé dans les bornes étroites de l’histoire. Il repousse l’interprétation « vulgaire » de ce fait comme une hypothèse suspecte de mysticisme et convaincue de finalité. Il en transforme l’idée primordiale par les données les plus hardies des sciences de la nature ; il la fait entrer de gré ou de force dans le cadre le plus vaste des généralisations scientifiques, embrassant le monde inanimé, le monde vivant, le monde pensant sous l’empire de la même loi. A quel prix ? En nous imposant ses exigences, qui sont bien fortes, et la plus forte de toutes, la réduction de la vie sociale à un système de mouvement qui se combine ou se dissout de la même façon que le mouvement atomistique dans la dernière molécule d’éther, — en nous imposant en outre la plus rigoureuse exclusion de la spontanéité libre dans toutes les sphères de la vie, soumises à la même nécessité mécanique que le domaine des forces physiques ou chimiques. Malgré nos réserves absolues sur le principe et le fond du système, M. Spencer n’aura pas rendu un médiocre service à la philosophie du progrès, s’il a découvert certaines harmonies très belles et très curieuses entre les différentes régions de l’être et de la vie, et surtout s’il a contribué à nous délivrer de cette idolâtrie d’un progrès rectiligne, continu, illimité, dont l’apothéose insensée a égaré tant d’intelligences depuis un siècle. Aucune de ces grandes tentatives scientifiques n’est entièrement perdue pour l’esprit humain. Une théorie raisonnée, expérimentale, du progrès reste à faire en mettant à profit ces théories récentes, en les affranchissant de leur point de vue trop systématique. Nous essaierons dans une prochaine étude d’en tracer quelques linéamens, d’en esquisser au moins l’idée, de montrer ce qu’elle devrait être à de plus heureux qui la réaliseront un jour.


E. CARO.