Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/765

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


tempête de fer et de feu. Tout cela ne rappelle-t-il pas Condorcet écrivant son idylle humanitaire quand déjà il pouvait entendre dans la campagne voisine le pas des émissaires jacobins, « noirs recruteurs des ombres, » comme les appelait André Chénier, et qu’il préparait le poison par lequel il allait échapper à ses bourreaux ? — C’est qu’il ne suffit pas d’invoquer en beau style l’égalité et la fusion des peuples, l’émancipation de tous les hommes par le travail et le bien-être. Il faut que chacun travaille au progrès en s’affranchissant de la haine, en répudiant la violence ; il faut enseigner au peuple souverain à quel prix il peut être le coopérateur de cette grande œuvre, oser lui dire qu’il ne peut y travailler que par la justice. Or qu’y a-t-il de plus contradictoire à cet enseignement, à cet idéal de paix et d’amour universel, que la révolution décrétée pour un temps indéfini comme la guerre sainte ? qu’y a-t-il de plus funeste à la conscience populaire que cette perpétuelle apothéose des crimes privilégiés et des hommes de la terreur ?

L’école révolutionnaire trouve des auxiliaires bien compromettans dans les nombreuses sectes du socialisme armé en guerre contre la civilisation, — le collectivisme, le mutualisme, l’Internationale, — qui, elles aussi, s’appuient provisoirement sur la révolution, mais pour faire triompher un programme singulièrement plus net et plus pratique, dont le seul tort est que le jour de son triomphe sera le dernier jour de la société. — En dehors des théories radicales qui rêvent la transformation violente du monde s’est développée depuis le commencement de ce siècle une autre théorie du progrès, très différente et par le but et par les moyens. C’est le socialisme industriel et pacifique, celui des Saint-Simon et des Fourier. Le Nouveau Christianisme, le Traité de l’association domestique agricole, le livre de l’humanité de Pierre Leroux, sont autant de révélations inspirées par un profond amour du peuple, mêlé à de prodigieuses illusions sur le passé et l’avenir du monde. Un sentiment vif des misères humaines s’y marque à chaque page, avec un désir sincère d’y porter remède. Malheureusement les remèdes à imaginer sont plus difficiles que le mal à constater, et c’est la partie la plus importante de leur tâche où ils ont tous échoué. — Plusieurs de ces réformateurs procèdent avec méthode. Ils étudient à leur manière la marche de l’humanité à travers les âges, les lois qui ont jusqu’ici réglé cette marche presque au hasard, les forces antagonistes qui en ont produit le mouvement incohérent ; ils concluent à la nécessité de régulariser ces forces et de les diriger vers un but fixe en s’en emparant par la science. Tous ont la prétention, dont il faut leur savoir gré, de se distinguer du grossier empirisme jacobin, non-seulement par la discussion pacifique et scientifique des problèmes, mais aussi par la conception d’une