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raffinée, partout la corruption et la perfidie. A peine quelques éclairs de talent, quelques traits de grandeur d’âme ou de bonté peuvent-ils percer à travers cette nuit profonde. Des rêveries théologiques, des impostures superstitieuses sont le seul génie des hommes, l’intolérance religieuse leur seule morale, et l’Europe, comprimée entre la tyrannie sacerdotale et le despotisme militaire, attend dans le sang et les larmes le moment où de nouvelles lumières lui permettront de renaître à la liberté, à l’humanité et aux vertus. » C’est là du plus mauvais XVIIIe siècle, du Voltaire alourdi, du Diderot sans éclat. Que cette philosophie de l’histoire fait pauvre figure à côté de celle inaugurée par Turgot dans son discours sur le progrès par le christianisme !

Le dernier chapitre de l’Esquisse est consacré à une dixième époque annoncée et prévue par l’auteur, aux progrès futurs de l’esprit humain, que l’auteur réduit à ces trois points : égalité par le nivellement entre les nations dans l’humanité, entre les citoyens dans chaque nation, perfectionnement indéfini de l’homme, de sa nature et de ses facultés. C’est là qu’à travers quelques conceptions raisonnables l’imagination de l’auteur l’entraîne. Ce n’est plus le philosophe, c’est l’illuminé du progrès. Rien ne compromet davantage une cause dans les esprits réfléchis. Ce mélange du possible et de l’impossible fatigue et irrite le lecteur, s’il a le malheur d’être quelque peu nerveux. Déjà on a souffert en voyant dérouler devant ses yeux les neuf époques du passé en traits si arbitraires et superficiels, sur un ton oratoire qui ne veut donner aucune relâche à l’admiration. Que sera-ce quand on arrivera à ce chapitre si pompeux et si chimérique ? — Pour être juste à l’égard de ce livre, il faut se souvenir des circonstances où il a été composé. Poursuivi, traqué par la tyrannie jacobine dont il avait contribué à préparer le triomphe, exalté par son péril même, l’auteur écrivait sous la dictée d’un sombre enthousiasme qui ne voulait pas s’être trompé. Sous le coup de la guillotine, il rêvait la prolongation indéfinie de l’existence humaine, le perfectionnement sans mesure de la raison de l’homme futur, l’âge d’or enfin. C’eût été mourir deux fois que de mourir pour une chimère.

Son livre est devenu l’évangile de toute une école qui s’en inspire encore et que l’on peut bien appeler du nom dont elle se glorifie elle-même, l’école révolutionnaire, j’entends celle qui proclame la révolution comme une institution en permanence. C’est une des prétentions de cette école de s’approprier comme un monopole l’idée du progrès. Elle a refait, elle refait tous les jours le livre de Condorcet, en y ajoutant un chapitre sur la révolution, traitée dans le style même de l’auteur de l’Esquisse, honorée non pas seulement dans les inspirations de justice et de droit d’où est sortie la société moderne, mais célébrée dans ses plus tristes