Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/762

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


mesure dès que l’on touche à ces grandes idées de liberté et de progrès, qui sont comme les ressorts de l’histoire, et qui, selon qu’elles sont entre des mains sages ou violentes, deviennent les instrumens heureux ou funestes de nos destinées. Cette conception de Turgot, nous allons la voir se dénaturer promptement et produire des résultats que Turgot aurait désavoués. Elle s’enfle démesurément, s’exagère hors de toute proportion et va se perdre avec Condorcet dans l’infatuation et la chimère. L’Esquisse d’un tableau historique de l’esprit humain, beaucoup trop vantée et très peu lue, a tout au plus le mérite d’une amplification oratoire. Les trois premiers chapitres sur l’humanité primitive depuis la réunion des hommes en peuplades jusqu’à l’invention de l’écriture alphabétique sont au-dessous de la critique. On y apprend que « l’invention de l’arc fut l’ouvrage d’un homme de génie, et que la formation d’une langue fut celui de la société entière. » A dater de l’époque où la Grèce connut l’écriture et put nous laisser quelques monumens de son histoire et de sa pensée, Condorcet n’a plus rien à deviner ; il lui suffit « de rassembler, d’ordonner les faits et d’en tirer la suite non interrompue de l’histoire de l’espèce humaine, considérée uniquement dans les pays les plus éclairés de l’Europe. » C’est ainsi que dans une série d’époques fort arbitrairement choisies nous voyons se dérouler le tableau du progrès depuis l’âge historique de la Grèce jusqu’à la république française, comme s’il s’agissait pour l’auteur d’un seul peuple, et que le reste de l’humanité ne comptât pas à ses yeux. Sauf la partie réservée au développement des sciences exactes, où excellait Condorcet, ce n’est guère qu’une longue déclamation. La philosophie de l’Esquisse tient dans cette proposition : « que les lois générales, connues ou ignorées, qui règlent les phénomènes de l’univers, sont nécessaires et constantes. Or par quelle raison ce principe serait-il moins vrai pour le développement des facultés intellectuelles et morales de l’homme. que pour les autres opérations de la nature ? » C’est le fatalisme pur. L’action personnelle de l’homme s’évanouit dans ce progrès, qui s’opère comme le résultat forcé d’une loi mécanique. — Cela n’empêche pas Condorcet d’avoir des haines violentes et ce qui s’appellerait ailleurs des préjugés. Il a au plus haut point le fanatisme irréligieux et l’intolérance de la libre pensée. Le seul objectif dans ce récit des siècles passés, le seul point apparent de cette démonstration historique, c’est l’alternative « du progrès ou de la décadence des lumières » mesurée d’après un fait unique, la prédominance ou l’affaiblissement du christianisme. Le jugement sur le moyen âge est caractéristique en ce genre. « Époque désastreuse, où nous verrons l’esprit humain descendre rapidement de la hauteur où il s’était élevé, et l’ignorance traîner après elle, ici la férocité, ailleurs une cruauté