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de Dieu en face de la cité des hommes par la double action de la grâce et de la liberté humaine réconciliées. Telle fut l’explication de l’histoire universelle depuis Paul Orose jusqu’à Bossuet, manifestant les conseils de la Providence, préparant la grandeur ou la chute des empires en vue d’un seul objet, le triomphe de la vérité divine, le salut de l’homme ; mais ce n’est pas à ce point de vue du surnaturel dans l’histoire qu’il s’agit d’étudier la question, restons au point de vue naturel et social. C’est l’idée sécularisée du progrès que nous devons suivre dans l’esprit humain, le progrès conçu par l’homme en vue de son habitation sur la terre, du perfectionnement de sa pensée, de son industrie, de sa vie en société. Dans ce sens restreint, la première forme sous laquelle cette idée apparaît nettement à la raison de l’homme, c’est le progrès scientifique avec le chancelier Bacon. Il a conçu comme une des fins de l’activité intellectuelle l’empire croissant de l’homme sur la nature, l’application progressive des forces physiques à la vie humaine, qu’elles affranchissent d’un rude labeur, dont elles améliorent les conditions matérielles, et par contre-coup les conditions morales. Le premier (si l’on ne tient pas compte de quelques singulières analogies d’expression que l’on retrouve dans son homonyme le vieux Roger Bacon), il énonce cette grande pensée, formule de la loi du progrès, « que l’antiquité du monde, c’est le temps même où nous vivons, et non celui où vivaient les anciens, lequel était la jeunesse du monde [1]. »

Pascal va venir, qui, reprenant cette pensée, peut-être même la découvrant une seconde fois et l’agrandissant à sa taille, tracera l’admirable peinture « de cet homme universel…, un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. » — « Comme l’homme conserve ses connaissances une fois acquises, il peut aussi les augmenter facilement, de sorte que les hommes se trouvent aujourd’hui dans le même état où se trouveraient les anciens philosophes, s’ils pouvaient avoir vieilli jusqu’à présent, en ajoutant aux connaissances qu’ils avaient celles que leurs études auraient pu leur acquérir à la faveur de tant de siècles. »

Et qu’on ne dise pas que Pascal, au moment où il écrivait ces belles paroles, n’avait pas la conscience de la portée et des conséquences qu’elles pouvaient avoir. Qu’on relise cette page immortelle, et l’on verra comment l’idée du progrès dans l’homme s’oppose tout naturellement, par le plus puissant des contrastes, à celle de l’immobilité dans les animaux. « La nature les instruit à mesure que la nécessité les presse ; mais cette science fragile se perd avec les

  1. Bacon revient deux fois sur cette pensée, dans le de Dignitate et augmente scientiarum et dans le Novum Organum.