Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/736

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


individu l’emportent sur les droits de tout un peuple. Qu’on remarque seulement qu’ici la société ne fait que se défendre, elle n’impose pas aux mormons une foi, un serment, des cérémonies, toutes violences que les empereurs romains faisaient souffrir aux premiers chrétiens, elle ne pousse pas de force les mormons dans une église ennemie, comme faisait Louis XIV avec les protestans, la société américaine se contente de maintenir son indépendance, elle combat pour son existence même. Libre à chaque secte de pousser aussi loin qu’elle voudra son rêve ou sa folie, mais à la condition de ne pas empiéter sur le droit d’autrui. L’état vient de Dieu tout autant que l’église, leur devoir est de se respecter mutuellement.

Comment organiser l’église de façon qu’elle ait une liberté complète, sans cependant échapper à la surveillance légitime de l’état ? C’est le problème capital, les Américains l’ont heureusement résolu.

Aux États-Unis, les églises ont un double caractère ; Il y a d’abord la congrégation, nommée aussi paroisse ou société religieuse, composée de toutes les personnes qui contribuent aux frais du culte ; il y a ensuite l’église proprement dite (churck), communauté plus étroite, composée des communians. L’état ne connaît que la congrégation, qu’il constitue en corporation, et dont il fait une personne civile ; il ne connaît pas l’église, qui est chose purement spirituelle. Le pasteur est à la fois le ministre de la corporation, qui le charge de prêcher, baptiser, marier, enterrer, et le guide spirituel de son troupeau. Il est, suivant l’expression consacrée, pastor of the church and minister of the people.

C’est dans cette distinction, empruntée aux vieux usages coloniaux, que les Américains ont trouvé le moyen d’assurer l’indépendance des églises sans sacrifier la souveraineté de l’état. S’agit-il de nomination d’évêques ou de pasteurs, d’établissement de diocèses, de doctrine, de discipline, de schisme, d’hérésie, de juridiction ecclésiastique, même d’excommunication, ceci regarde l’église, l’état n’a point à s’en occuper ; il n’a ni le jus majestaticum circa sacra, ni le droit de placet, ni l’appel comme d’abus, ni aucune de ces prérogatives indéfinissables qui durant tant de siècles ont mis aux prises l’église et les gouvernemens. La conscience n’est pas de son domaine, ce n’est pas à lui qu’il appartient de juger entre les fidèles et les pasteurs. En 1870, l’évêque d’Alton, dans l’état d’Illinois, interdit pour un an une paroisse du comté Saint-Clair, parce qu’au mépris du concile de Baltimore, et malgré la défense du curé, les fidèles avaient ouvert le dimanche un bazar et donné un concert afin d’en appliquer les bénéfices aux frais du culte. Toute une année sans pouvoir dire la messe, ni baptiser, ni marier, ni enterrer dans une commune, quel bruit n’eût-on pas fait en France ! et combien