Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/735

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


fût-ce dans une île déserte, il s’établit nécessairement des rapports entre eux ; il y a par conséquent des droits et des devoirs, une morale et des lois, — à plus forte raison lorsque la société est composée de familles établies sur le sol d’une patrie commune. On ne peut pas faire que cette société n’ait certaines idées de droit et de justice ; ces idées constituent une morale publique que chacun est tenu de respecter. Cette morale n’a pour objet que l’existence et le maintien de la société : elle ne touche que par un petit côté la conscience individuelle, elle est grossière et imparfaite ; telle qu’elle est cependant, elle suffit pour donner à l’état le droit de se défendre contre les vices, les désordres, les crimes même, qu’on voudrait abriter sous le manteau de la religion. Aux États-Unis, pas plus qu’en Europe, on ne souffrirait qu’une veuve se brûlât sur le bûcher de son mari, ou qu’on égorgeât des enfans pour apaiser quelque nouveau Moloch. La liberté religieuse a pour limite les droits de la société.

Dans la Grande-Bretagne, les juges mettent un certain orgueil à dire que le christianisme fait partie de la common law ou coutume d’Angleterre ; on ne va pas aussi loin en Amérique, on a même décidé juridiquement le contraire en validant le legs considérable que M. Girard avait laissé à la ville de Philadelphie pour établir un collège d’orphelins où l’on n’enseignerait que la pure morale, où on ne laisserait entrer aucun ministre d’aucune église. Il n’en est pas moins vrai que la société américaine est imprégnée de l’esprit chrétien, et que sa morale est celle de l’Évangile. Cela se voit notamment dans la législation du mariage.

Aux États-Unis, de même qu’en Europe, on ne connaît que la monogamie ; on considère l’adultère et la bigamie comme des crimes. La séparation de l’église et de l’état n’a modifié ni la législation ni les idées. Ce n’est pas seulement au point de vue religieux que la monogamie est respectable, il y a là un intérêt social. La stabilité des familles et des propriétés, l’éducation des enfans, le progrès de la civilisation, sont incompatibles avec la polygamie. Nous le voyons clairement par l’exemple des Arabes. Aux États-Unis, on ne s’est donc fait aucun scrupule de repousser les mormons ; on ne reconnaît pas davantage la secte du libre amour (the free lovers) qui considère le droit de changer à volonté comme une partie de la liberté personnelle ; — Mais, diront les logiciens à outrance, ce n’est plus la liberté religieuse. Les musulmans et les juifs peuvent renoncer à la vie patriarcale, parce que leur salut n’y est pas engagé, les mormons au contraire font de la polygamie un acte essentiel de leur religion. — Non, sans doute, il n’y a point ici-bas de liberté absolue, indéfinie, à moins qu’on ne veuille décider que les caprices d’un