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idée de la secte qui a donné à l’Angleterre, un Cromwell et un Milton. Quelles que fussent l’âpreté de leur foi et l’austérité de leur vie, ces puritains n’en étaient pas moins des esprits éclairés et beaucoup plus avancés en politique que ceux qui les chassaient. Républicains dans l’âme, parce qu’ils repoussaient la domination du clergé qui les persécutait et de la noblesse qui les abandonnait, ils plantaient sur le sol ingrat de leur nouvelle patrie ces principes démocratiques qui devaient enfanter la déclaration d’indépendance et le gouvernement des États-Unis.

Toutefois ce ne sont pas ces puritains qui les premiers établirent la liberté de conscience. En quittant le sol natal, ce qu’ils avaient fui, c’était l’église anglicane ; il ne leur convenait pas d’ouvrir la colonie à des persécuteurs qui leur enviaient, jusqu’à la tranquillité de leur exil. Le Massachusetts fut, comme Genève, une république chrétienne, dans laquelle l’église et l’état confondus repoussaient tout ce qui pouvait troubler l’unité de la foi ou l’unité de gouvernement. Les puritains d’Amérique ne furent pas moins intolérans que les catholiques d’Europe, avec cette différence toutefois que, leur église étant laïque et démocratique, il était à prévoir qu’un jour le citoyen l’emporterait sur le fidèle, et que la liberté politique aboutirait à la liberté religieuse.

L’honneur d’avoir proclamé la liberté de conscience appartient à lord Baltimore, grand seigneur catholique, qui fonda la colonie du Maryland, à Guillaume Penn, le quaker, qui fut le créateur de la Pensylvanie, et avant eux à un personnage moins connu, Roger Williams, ministre baptiste, qui ouvrit à tous les cultes la colonie naissante de Rhode-Island. Dès l’année 1635, Roger Williams, le père, et l’apôtre de la liberté religieuse, essayait de calmer ceux qui s’effrayaient de voir l’état séparé de l’église ; on lui criait qu’il allait ramener la société au paganisme, ou, ce qui n’était pas moins abominable, qu’il allait la rejeter entre les mains du fanatisme catholique ; le pieux ministre répondait par une comparaison qui n’a rien perdu de sa vérité. « Il y a, disait-il, beaucoup de vaisseaux en mer, et sur ces vaisseaux il y a des milliers d’hommes qui courent même fortune. Souvent il arrive que, sur le même navire, des papistes sont mêlés à des protestans, des juifs et des Turcs. La liberté de conscience, pour laquelle le combats, demande deux choses : premièrement que ceux qui ne partagent pas la foi de l’aumônier du vaisseau ne soient pas contraints d’assister au service, et secondement qu’on ne leur refuse point le droit d’exercer leur culte, s’il y a moyen. Cette liberté empêche-t-elle le capitaine de diriger son vaisseau et de maintenir la justice, la paix, la concorde parmi les passagers et l’équipage ? Et si un des matelots ne voulait pas faire son devoir, ou si un passager ne voulait pas payer le prix du voyage,