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où s’y ouvrait l’exposition universelle. L’événement a été tout aussi soudain. Il paraît avoir la même origine, une spéculation forcenée, des opérations de bourse colossales ; il a aussi les mêmes caractères et les mêmes conséquences, le désarroi et la faillite d’un grand nombre de maisons et d’institutions de crédit. C’est à New-York que la crise a éclaté ; mais de là elle s’est étendue au loin. On cite des banques qui ont succombé jusque dans les états reculés de la vallée du Mississipi. Le commerce d’ailleurs paraît ne s’en ressentir que faiblement. Les manufacturiers et les commerçans, ayant eu en général le bon esprit de s’abstenir des jeux de bourse et de s’enfermer dans le cercle de leurs affaires, ne sont pas ébranlés. Par cela même, la crise actuelle semble devoir être plus passagère que d’autres qui ont désolé les États-Unis.

L’esprit de spéculation et les jeux de bourse avaient été favorisés à Vienne, et l’ont été beaucoup plus en Amérique par le régime du papier-monnaie. Pendant la guerre de la sécession, le nord, comme le sud, se vit, faute d’un bon système d’impôts, obligé de revenir au papier-monnaie. Le gouvernement fédéral en émit des masses pour son propre compte sous le nom de green-backs, et les banques nouvelles qu’il inaugura, au lieu et place des anciennes banques créées par les états, en lancèrent, elles aussi, des quantités sous la forme de billets ou bank-notes non convertibles en écus. De toutes parts, en Europe comme en Amérique, on supposait que la complète victoire du nord, qui date du printemps de 1865, serait suivie à bref délai du retrait des green-backs, de l’obligation imposée aux banques d’échanger, à la volonté des porteurs, leurs billets contre des espèces métalliques. Par cela même, le régime du papier-monnaie aurait cessé. Grâce à l’immensité des ressources du pays et au crédit illimité dont jouit le gouvernement des États-Unis, rien n’était plus aisé que d’accomplir dans l’intervalle d’un petit nombre d’années cette réforme salutaire ; mais le gouvernement du général Grant, subissant probablement des opinions accréditées par l’ignorance, peut-être cédant à la pression d’intérêts privés qui ont le verbe haut dans le congrès, n’a pas jugé à propos de porter son effort de ce côté. Voilà plus de huit ans que la sécession est vaincue, et le papier-monnaie est toujours en vigueur avec toutes les conséquences de dépréciation et d’agiotage qui en sont la suite naturelle.

Les avis n’ont cependant manqué ni au gouvernement ni à la nation. Les hommes les plus compétens et les plus éclairés ne cessent de représenter qu’on vit sur un système faux, que le papier-monnaie ne profite qu’à des joueurs, qu’il est absolument inconciliable avec l’intérêt général. Un mois avant la crise, les journaux américains publiaient une lettre de M. Amasa Walker, un des citoyens des États-Unis qui ont le plus d’autorité en ces matières, où il s’élevait avec force contre le maintien abusif du papier-monnaie. En homme versé dans la connaissance profonde des intérêts de sa patrie, M, A. Walker réprouve le système