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exagérer les conséquences du voyage du roi Victor-Emmanuel, que certains journaux italiens fort peu favorables à la France triomphent de leur côté d’une apparence de rapprochement entre l’Italie et l’Allemagne, que des journaux français à leur tour, aussi mal inspirés dans un autre sens, exhalent leur mauvaise humeur à l’occasion d’un événement qui devrait tout au plus les éclairer, on ne peut guère en être surpris. Au fond, la France n’a point à s’émouvoir de toutes ces fantaisies diplomatiques, de tous ces bruits de combinaisons hostiles et d’alliances, par cette simple raison qu’il ne peut y avoir rien de vrai dans tout cela, qu’on aurait par trop perdu son temps à Berlin, si l’on s’était occupé de prendre des mesures contre des chimères. Une erreur beaucoup trop commune en Europe, c’est de croire la France tantôt complètement perdue et impuissante, tantôt disposée à se déchaîner de nouveau, à se laisser emporter par des opinions violentes dans toute sorte d’entreprises pour la restauration du pouvoir temporel du pape. La France n’est ni aussi abattue qu’on le croit, ni aussi absolument livrée au fanatisme d’un parti qui voudrait la jeter dans des aventures. Elle reste beaucoup plus maîtresse de ses résolutions qu’on ne le suppose. Elle en est, elle aussi, à la période du recueillement, c’est là sa politique. Qu’elle n’abdique pas ses espérances pour l’avenir, qu’elle garde le sentiment des mutilations qu’elle a subies, oui sans doute, on peut en être assuré ; mais ce n’est pas le moment de songer à cela. Le plus pressé pour elle est de se relever, de se réorganiser. Elle a pour le moment assez à faire sans se laisser aller à des entraînemens qu’elle serait la première à désavouer, si des passions de parti voulaient les lui imposer. C’est à ce prix, c’est par ce travail intérieur d’abord qu’elle peut reprendre son équilibre en se préparant un nouvel avenir. Jusque-là on pourrait signer des traités, on en serait pour les habiletés de diplomatie qu’on aurait déployées. Quand le jour reviendra pour la France, il se sera passé bien des événemens qui auront emporté les alliances qu’on pourrait contracter aujourd’hui. Imagine-t-on d’ailleurs des ministres italiens allant signer à Berlin des traités par lesquels le roi Victor-Emmanuel garantirait à la Prusse l’Alsace, la Vénétie allemande, faisant ainsi de son pays l’instrument des dominations de la force, reniant le principe qui a fait la résurrection de l’Italie, dont la France a assuré le triomphe au prix de son sang ? Quand même ce ne serait pas un déshonneur et un suicide pour l’Italie, on peut se fier à la politique piémontaise, devenue la politique italienne, pour ne point aller se fourvoyer dans de telles combinaisons.

Non, non, ce n’est pas cela, dit-on ; on n’est pas allé tramer des conspirations contre la France à Berlin, le roi Victor-Emmanuel ne s’y prêterait pas ; mais l’Italie et la Prusse ont aujourd’hui un ennemi commun, le cléricalisme, qui attaque l’une dans son droit national, l’autre dans la juridiction laïque de l’état. L’Autriche elle-même,