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professeur au Conservatoire des arts et métiers de Paris, a donné au Palais des Arts une conférence sur les derniers progrès des industries chimiques. Dans un langage d’une correction élégante et d’une saisissante lucidité, il a passé en revue la situation actuelle des industries les plus importantes, et le tableau a paru d’autant plus attachant qu’il témoigne de la prospérité de notre pays autant que de la fécondité de la science. Le pivot des industries chimiques est l’acide sulfurique. Chauffé avec le sel marin, cet acide nous fournit le sulfate de soude, facile à transformer en carbonate de soude, et l’acide chlorhydrique, c’est-à-dire les agens fondamentaux de la fabrication des savons, de la verrerie, de la papeterie, du blanchiment, de la teinturerie. Chauffé avec le salpêtre, il engendre l’acide nitrique, avec lequel on décape les métaux, on purifie les huiles, on fabrique les bougies, on prépare les couleurs d’aniline. Bref, l’industrie chimique d’un pays est en proportion de l’acide sulfurique qu’il consomme. Jadis il fallait fabriquer cet acide avec du soufre natif extrait du sol volcanique de la Sicile. Bientôt, le soufre de Sicile étant devenu insuffisant, on a été obligé de recourir à une autre source. Ce sont des industriels de Lyon, MM. Perret, qui ont découvert en 1830 le moyen de fabriquer l’acide sulfurique avec les pyrites (sulfures de fer et de cuivre). Ces pyrites furent extraites d’abord des mines de Chessy, près de Villefranche ; lorsque celles-ci furent épuisées, on exploita celles de Saint-Bel et de Sourcieux près l’Arbresle. Depuis on en a rencontré d’autres dans le Gard, dans l’Ardèche, et aujourd’hui dans l’Europe entière c’est à la combustion de pyrites analogues à celles du bassin du Rhône qu’on demande tout l’acide sulfurique que réclament les industries chimiques. Or la quantité de cet acide est prodigieuse. L’Europe en produit annuellement près de 800 millions de kilogrammes, c’est-à-dire de quoi remplir un canal de 2 mètres de profondeur, de 10 mètres de largeur et d’une longueur de près de 30 kilomètres.

On vient de voir que l’action de l’acide sulfurique sur le sel marin donne du sulfate de soude. Quand le manufacturier a obtenu ce dernier produit, il le transforme en carbonate de soude. Pour réaliser cette conversion si précieuse à l’industrie, on chauffe à 1,000 degrés environ dans des fours à réverbère le sulfate mélange préalablement à des quantités déterminées de charbon et de craie ; mais il ne suffit pas de chauffer, il importe d’agiter continuellement la masse. C’est une des opérations les plus pénibles des arts chimiques. En face du four dont les portes viennent d’être ouvertes, deux ou trois ouvriers se présentent. Nus jusqu’à la ceinture, ils saisissent d’énormes pelles en fer, des ringards gigantesques dont le manche ne mesure pas moins de 10 mètres de longueur, dont le poids atteint quelquefois 50 kilogrammes, et, armés de ces outils formidables,