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de nos villes ; la morale ne s’en trouve pas mieux que l’état de leur bourse. Cette rage d’amusemens et de plaisirs remplit chaque soir de nombreux théâtres. Certes il faut des distractions à toutes les classes ; mais ici l’excès frappe tous les yeux. De même tout n’est pas à blâmer dans les recherches qui tiennent au vêtement. Il en est qui peuvent être approuvées, comme le serait l’instinct qui fait orner la mansarde nue et triste de quelque gravure ou de quelque fleur. La propreté du costume, la mise qui se rapproche de celle du bourgeois, passe aujourd’hui, le dimanche surtout, pour faire partie de la dignité de l’artisan. Nous applaudissons à ce progrès et à l’heureuse révolution qui a permis à l’ouvrière l’usage des étoffes nouvelles et du linge. Le mal n’est pas là : il est dans ces appétits surexcités qui développent dans cette classe la vanité et la coquetterie jusqu’au vice, jusqu’au crime parfois. Les enquêtes ne laissent à désirer aucune des lumières qui peuvent éclairer cette plaie humiliante. Le vol, la prostitution par coquetterie, sont des fléaux qu’on peut connaître avec des détails qui serrent le cœur. « Être domestique, mère, on ne mange pas de ce pain-là dans ma famille ! » disait une de ces malheureuses se précipitant dans le vice tête baissée ; elle déclarait hautement au chef de bureau de la police qu’elle voulait la toilette, les plaisirs et ne rien faire. Ce ne sont pas là des faits exceptionnels. On peut voir dans les études de M. Maxime Du Camp sur Paris le progrès de ce mal et les détails les plus instructifs sur le hideux contraste du luxe et de la misère dans une certaine classe. Ces goûts, dit-il, persistent jusque chez de malheureuses femmes, fanées et vieillies, secourues par l’assistance publique. Elles n’ont pas de quoi manger, mais elles portent de faux chignons ; elles ne peuvent payer leurs médicamens, elles trouvent moyen d’acheter de la pommade et des jupons bouffans. On a remarqué le progrès de ces goûts à Paris, à Lyon, à Lille, dans la partie féminine des populations-ouvrières. Une monographie publiée dans les Ouvriers des Deux Mondes sur les brodeuses des Vosges nous représente « l’inconduite passée en habitude et l’amour du luxe et des plaisirs comme dominant parmi elles. »

La hausse trop soudaine des salaires a été une des sources de ces consommations et de ces folies. Elle agit sur le travailleur, comme sur le joueur une fortune trop rapide. L’accroissement normal des salaires est l’honneur des sociétés modernes, le grand moyen d’avancement intellectuel et moral des artisans. L’élévation subite de la rémunération quotidienne leur fait perdre la tête. De là l’attraction exercée par les villes. Il s’est fait un absentéisme d’un nouveau genre. Ce ne sont plus les nobles qui abandonnent leurs domaines ruraux pour venir habiter les villes, ce sont les paysans