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celle qui réside dans les intentions et dans les pensées les plus secrètes du cœur, lui échappe entièrement.


III

Pour résumer et compléter ces aperçus, nous ajouterons qu’il y aurait une étude plus instructive encore à faire que celle qui s’attache à la quantité de luxe que la société contemporaine peut contenir, ce serait de rechercher comment cette passion sous ses différentes formes se répartit dans les diverses classes. Il ne serait pas malaisé d’indiquer les résultats probables d’une pareille enquête ; ils sont de nature à provoquer plus d’une réflexion, et contrarient certains jugemens tout faits.

Loin d’admettre que le luxe ait augmenté dans la classe riche, si on la compare à l’ancienne société, on se convaincra qu’il s’est modéré, atténué sensiblement. C’est du contraire qu’il faudrait s’étonner. Où est la noblesse privilégiée ? où est la cour ? où sont les fermiers-généraux, les traitans, qui formaient une classe nombreuse ? Nos Turcarets ne sont après tout que des individus. On ne verra se renouveler, pas plus que les circonstances qui les ont produites, les folies luxueuses du temps de Charles VI et d’Isabeau de Bavière, de Henri III et de ses mignons, le faste inouï des favorites, la dépense plus que royale d’un Nicolas Fouquet, d’une marquise de Montespan. On avouera que les profusions des repas ont beaucoup diminué. On ne connaît plus guère celles des parfums, poussées jusqu’à la manie la plus coûteuse, Les ruineux délires des toilettes d’autrefois, l’abus incroyable des bijoux, des pierreries, des parures et des perles, enfin les fureurs du jeu, ne rencontrent pas de rivalité sérieuse dans notre luxe contemporain. On pourrait insister sur chacun de ces points. J’ai nommé par exemple les festins et les excès de table. Qui voudra nier que nos aïeux mangeaient et buvaient infiniment plus qu’on ne le fait de nos jours ? Il est rare que ce genre d’excès dépasse la période où une jeunesse souvent désœuvrée jette, comme on dit, son premier feu dans une société qui n’est peut-être pas plus mauvaise que celle que fréquentaient le chevalier de Gramont et ses amis. Le costume s’est simplifié pour tous. Les grands seigneurs aujourd’hui, s’il y en a encore, paient leurs dettes presque tous, et quand ils ne le font pas, ils se gardent de s’en vanter. Dans la classe des nobles et des riches, on jette moins l’argent par les fenêtres. La majorité sait mieux que la plupart des contemporains de Louis XIV et de Louis XV régler la vie sur les ressources et se contenter d’un état de maison moins éblouissante