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ne trouve pas dans cette disposition paresseuse l’esprit de routine, ce fléau de notre administration ? Se fier au temps plutôt qu’à un énergique et intelligent travail pour en attendre son avancement, n’est-ce pas la devise avouée d’un trop grand nombre de nos fonctionnaires ? Ici, comme dans les observations précédentes, faut-il accuser seulement et surtout les individus ? Tout responsables qu’ils sont, l’art de mettre en jeu les stimulans qui maintiendraient et développeraient la vigueur intellectuelle et morale ne manque-t-il pas beaucoup trop ? Soulever une telle question, c’est poser celle de l’éducation et du système administratif, nous pourrions dire aussi militaire de la France. On ne louera jamais assez la bravoure de nos officiers et le mérite d’un grand nombre d’entre eux ; des circonstances récentes n’ont pourtant que trop montré ce qui leur manquait en général en fait de connaissances ; elles ont mis au jour les progrès qu’avaient faits dans ce corps d’élite les habitudes de vie facile et désœuvrée. Ce relâchement, auquel on cherche à remédier efficacement, Dieu le veuille, par le travail, les cours, les lectures, a porté ses fruits. La rapidité, la vivacité bien connues de l’esprit français n’avaient-elles pas paru s’y être, dans une certaine mesure, émoussées ? Elles ne s’étaient jamais vues certainement exposées à de si fréquentes surprises.

Ces faits et d’autres symptômes du même affaiblissement, conséquence d’un certain sybaritisme de l’esprit et du corps, ne sont pas tous, il est vrai, dans une étroite dépendance de ce qu’on appelle les goûts difficiles et les habitudes recherchées, mais la plupart s’y rattachent par un lien facile à saisir. Le luxe reprochable, qui se dérobe, dit-on, quelquefois à une définition rigoureuse, ne présente pas moins à l’esprit certaines idées parfaitement claires, les raffinemens sensuels, les dépenses exagérées qui en sont la suite, la préoccupation vaniteuse de l’opinion, qu’il s’agit de frapper par la possession de choses rares et coûteuses, à laquelle s’attache une certaine idée de distinction à défaut de mérite propre, c’est un plumage d’emprunt par lequel on croit rehausser son importance, et il est vrai de dire qu’on y réussit trop souvent. On a du luxe quand on consacre une part trop grande de son revenu ou de son capital à des satisfactions qui constituent un superflu. On a du luxe encore, et même excessif, quand on se livre à ce genre de passion sans retenue, au mépris de la morale ou des lois de la raison. Ces prodigues insensés qui mêlaient des perles à leurs mets ou qui se faisaient servir des langues d’oiseaux chanteurs et parleurs, plat médiocre, mais qui valait 20,000 francs, forment en ce genre le type le plus complet. Il n’est pas besoin d’en arriver là pour que cette tendance fâcheuse, en devenant commune, produise des résultats physiques et moraux qui