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valeurs de luxe tient une place telle que cette fortune serait ébranlée tout entière par une atteinte tant soit peu profonde portée à la masse ou à une partie notable de ces productions. La raison en est dans l’importance du débouché, qui s’étend à presque toutes les classes de la nation, intéressées à la fois comme consommatrices et comme productrices. Tant que le marché est restreint, on emprunte le superflu à l’étranger, et il conserve avec la rareté du produit des prix de monopole ; les excessives jouissances d’une minorité opulente pourraient alors être supprimées sans que la richesse et l’industrie nationales en éprouvassent une bien notable diminution. Tout a changé de face aujourd’hui. Le caractère essentiellement moderne de cette multitude d’objets qui répondent en tout ou en partie à des besoins qu’il faut bien mettre au compte du superflu, c’est la fabrication en grand ; elle les rend de plus en plus assimilables aux produits de nécessité première ou de très grande utilité ; c’est la consommation de luxe à bon marché, deux mots qui s’étonnent de se rencontrer ensemble. N’est-ce pas là dans la vie des peuples modernes, dût-on s’en plaindre quelquefois au point de vue de la magnificence et du grand goût, un fait d’une étendue comme d’une portée incalculable, surtout si on se rend compte à quel point la question de travail et de salaires s’y trouve engagée ?

Est-ce qu’au point de vue politique la censure du luxe moderne peut se régler davantage d’une manière absolue sur les maximes de l’antiquité ? On nous dit qu’il corrompt, qu’il dissout les états. Fort bien ; cela est toujours vrai du mauvais. Les historiens anciens répètent qu’il est incompatible avec la liberté, je le comprends encore à merveille. Dans l’état antique, il étouffait les vertus civiques, tuait la vigueur guerrière, creusait un abîme entre les citoyens. Cette maxime garde sa valeur pour les temps modernes dans la proportion du prix que la passion attache à ses coûteuses satisfactions. Autrement n’est-on pas autorisé à soutenir que l’ensemble des jouissances qui se sont développées depuis le moyen âge nous a rendu plus cher un système de garanties civiles et politiques, auquel on devait tenir infiniment moins quand la vie était plus dure, quand la richesse pouvait être atteinte ou menacée sur moins de points ? En réalité, la richesse mobilière et la liberté ont fait route ensemble. Qu’on ne dise pas que le même désir de rechercher la sécurité à tout prix pousse les intérêts à se jeter dans les bras du despotisme. Cela est vrai sans doute à certains momens ; mais il l’est aussi que les mêmes causes empêchent de supporter indéfiniment ce despotisme, devenu à son tour une cause d’alarme. On revient par calcul à cette liberté qu’on avait conquise par intérêt.

En résumé, l’on pourra dire que la masse du luxe moderne est