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corruptions qui n’ont point eu leurs pareilles ; mais qu’y a-t-il chez nous de comparable à ces spectacles tantôt inhumains, tantôt licencieux au-delà de toute mesure ? Est-ce plus sérieusement qu’on rapprocherait ces impériales constructions de palais et de jardins qui défiaient la nature affrontée à dessein, vaincue à grands frais par l’orgueil d’un despote, et nos demeures princières, nos édifices élevés par les soins d’une édilité qui vise à la grandeur ? Toutes ces remarques ne sont à d’autre effet que de ramener à ses véritables proportions une question dont nous reconnaissons l’importance. Certes le désir de paraître, le goût des jouissances ruineuses autant qu’immorales, forment une de ces plaies profondes que l’on n’apprend à bien connaître que si on a pris soin de la sonder. C’est sur la part du mal qu’il est bon de ne pas se méprendre. Le mauvais luxe reste ce qu’il a toujours été, mais il s’est en général modéré en se divisant, en s’éparpillant, et ce que j’appelle le bon luxe, au grand scandale peut-être de quelques-uns, s’est répandu dans la masse sociale en s’alliant de plus en plus avec deux élémens qui par eux-mêmes sont irréprochables, l’art et l’industrie, le beau et l’utile.

Ce progrès est visible : pour en faire la preuve, il faudrait citer tous ces objets que d’ingénieux procédés ont rendus plus communs, les miroirs, les montres, les tapis, les pelleteries, les vitres, la plupart des meubles, le papier peint, la soie, le savon, vrai luxe d’abord comme la propreté elle-même, le linge, qui manquait aux Romains couverts de pourpre et aux rois de France habillés de velours. Il faudrait y joindre une foule d’articles de consommation qui figurent sur la table des classes moyennes et même inférieures, le vin, la plupart des fruits de nos desserts, le thé, le chocolat, le café. Il faudrait y ajouter tout ce qui contribue à rendre l’intérieur aimable et plus hospitalier. Flétrisse qui voudra ces raffinemens ! Si, laissant l’abus pour songer à l’usage, on suppute le nombre d’heures agréables que ces découvertes, en s’unissant aux plaisirs de la sociabilité, ont préparées pour les générations, les peines charmées, les distractions innocentes, l’adoucissement dans les mœurs, si l’on y joint ces voyages, à l’usage du riche seul autrefois, aujourd’hui à la portée du pauvre, ces produits de la sculpture, de la gravure, de la photographie, dont on se plaît à ne voir que les exhibitions scandaleuses, et qui sont bien aussi, dans l’immense majorité des cas, une source d’émotions élevées et affectueuses, — si, disons-nous, on fait en pensée un tel travail, ne sera-t-on pas tenté de parler du progrès matériel sur un ton moins dur, ne sera-t-on pas disposé à voir aussi ce qu’il a de conciliable avec les bonnes mœurs, qui s’accommodent si bien d’un peu de bonheur, difficile à concevoir sans une certaine part faite au bien-être matériel ?