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mourant de soif et de faim, arrivent vers le soir dans une hôtellerie, mais une caravane y a passé et a épuisé toutes les provisions : il ne reste plus qu’un oison si petit qu’il peut à peine suffire à l’appétit d’un seul voyageur. Jésus dit : — Dormons pendant une heure, puis nous nous raconterons nos songes ; celui qui aura fait le plus beau rêve mangera l’oie que l’hôtelier va faire cuire. — Ainsi fut fait. Lorsqu’ils furent réveillés, Pierre dit : — J’ai rêvé que j’étais le vicaire de Dieu sur la terre. — Jésus dit : — J’ai rêvé que j’étais assis sur les nuages, à la droite de Dieu, et que le partageais sa puissance. — Judas dit : — J’ai rêvé que je me levais, que je retirais l’oison de la marmite et que je le mangeais. — Ce rêve était une réalité ; Judas avait préféré le repas au sommeil et aux songes les plus glorieux. C’est là le fait de l’homme pratique par excellence, de celui qui va au but tout droit sans se laisser détourner par des illusions. Il est probable que Judas prit au pied de la lettre toutes les prédications de Jésus, qu’il ne comprit rien à ce royaume mystique dont parlait le fils de Dieu, et qu’il crut sincèrement à la reconstitution d’Israël ; il put y croire avec d’autant plus de raison qu’il avait entendu Jésus dire, au moment même où les premières scènes de la passion allaient commencer : « Maintenant, que celui qui a une bourse ou un sac les prenne ; que celui qui n’en a point vende sa robe pour acheter une épée. » (Saint Luc, XXII, 36) [1]. Il vit qu’à la dernière minute on hésitait, et que l’on remettait aux hasards de l’avenir ce règne du fils de Dieu dont il attendait la réalisation immédiate ; il livra Jésus dans l’espoir de susciter un mouvement parmi le peuple, ne réussit pas et se pendit de désespoir. Il fut peut-être le premier de ces zélateurs qui, une quarantaine d’années plus tard, devaient succomber sous les coups de Titus avec Jérusalem et la nationalité juive. C’est là une explication qu’aucun texte positif ne raconte, je le sais, mais elle est contenue en germe dans le verset de saint Marc. Les artistes ont du reste peint la cène au hasard comme un fait historique qu’ils connaissaient et dont ils n’avaient point à consulter les origines écrites ; dans mes souvenirs, je n’en vois que deux faites selon saint Marc, et reproduisant le geste qui n’a pas échappé à Jésus : l’une est un grand tableau théâtral et prétentieux de Bonifaccio, qui est aux Offices, à Florence ; l’autre est une très remarquable miniature que M. Edmond Hédouin a peinte autour de la coupe d’un calice.

M. Bida a-t-il passé à côté de ce sujet sans le remarquer ? Je ne le crois pas, il est trop au fait des coutumes de l’Orient pour ne pas savoir à quoi s’en tenir à cet égard ; il me semble plutôt que, fidèle

  1. Il faut lire, selon la version protestante : que celui qui n’a pas d’épée vende sa robe pour en acheter une.