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d’être ainsi nommés se font écho à travers les siècles. Puget écoute et comprend Lysippe, Ingres entend Raphaël. Le génie parle donc une langue générale, la faculté qui saisit le sens de cette langue est générale aussi. Avec une crudité de termes qu’il n’évitait pas assez, Voltaire dit quelque part : « Le beau pour le crapaud, c’est sa crapaude. » Il y a du vrai dans cette boutade. Interprétée philosophiquement, elle signifie que l’admiration de l’animal est enchaînée au dernier degré de l’individualité; mais alors elle est particulière, comme l’instinct, autant que l’instinct, et par conséquent elle ne mérite plus le nom d’admiration. M. Darwin, qui entrevoit ce dilemme, essaie d’y échapper. Il fait effort pour nous convaincre que les hommes n’ont pas d’idées générales sur la beauté, et qu’en cela ils sont les descendans légitimes de la bête. Après M. de Humboldt, il s’évertue à établir que la beauté, à nos yeux comme aux yeux de l’animal, n’est que l’exagération des caractères saillans de l’espèce. Accumulant exemple sur exemple, il dresse une longue liste des mutilations, des déformations, que s’infligent les sauvages afin de se rendre séduisons. Peine perdue, la vérité l’emporte, et dans sa loyauté il en vient à citer des témoignages qui écrasent sa théorie. Tel est celui de M. Winwood Read, qui a observé non-seulement les nègres de la côte occidentale d’Afrique, mais aussi ceux de l’intérieur. M. Winwood est convaincu que les idées sur la beauté de ces sauvages sont en somme les mêmes que les nôtres, et cela quoique ces peuplades n’aient jamais été en relation avec les Européens. Les jeunes filles et les femmes qu’ils trouvent belles seraient également jugées belles à Paris, à Londres, à Berlin. Le croira-t-on? Après cette honnête citation, M. Darwin demeure en paix et garde son opinion personnelle.

Sa doctrine a le malheur de se contredire sans cesse et de fournir à chaque instant des armes contre elle-même. Si l’animal n’a aucune idée générale de la beauté, semblable en cela à l’homme son descendant, si d’autre part sa prétendue admiration est impuissante à dépasser le particulier, l’individuel, il est plus que probable que toute idée générale lui fait absolument défaut. Admet-on ce point? En ce cas, l’animal n’aura aucune idée de la beauté. Pourquoi? Parce que depuis qu’on écrit des traités d’esthétique, on a pu différer sur beaucoup de détails, mais on s’est toujours accordé à reconnaître qu’un élément général réside au fond de toute idée de beauté. Depuis Platon, Aristote, Plotin et saint Augustin, jusqu’à Kant, Hegel, Cousin et jusqu’à l’auteur du plus récent livre sur le beau, M. Gauckler, il n’y a pas un seul théoricien qui n’ait compté parmi les caractères de la beauté l’ordre, l’harmonie, la loi. Or est-il au monde des idées plus générales que celles de loi, d’har-