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des différences fondamentales séparent l’instinct de l’intelligence. Celle-ci est une faculté à fins multiples et indéfiniment diverses. Elle poursuit tour à tour des buts très distincts, elle les connaît, elle les choisit, elle choisit aussi les voies qui y mènent, elle tâtonne, elle hésite, se trompe, se reprend; mais elle se gouverne et se perfectionne elle-même. Chez l’homme, où nous pouvons l’étudier, elle dispose d’organes qui sont comme elle appropriés à des fins variables, et quand ces organes ne lui suffisent pas, elle en crée d’artificiels qu’elle appelle des instrumens, des outils. Ainsi ses caractères sont la prévision, la faillibilité, le progrès, surtout la généralité. L’instinct ne présente aucun de ces caractères; il a les caractères directement opposés. Un des mérites de M. H. Joly est d’avoir éclairé ces traits distinctifs de l’instinct d’un jour nouveau et frappant. Du même coup, il a fourni une réfutation tantôt implicite, tantôt explicite, de la théorie de la sélection sexuelle fondée sur le sentiment esthétique de l’animal. Je vais reprendre cette réfutation et la compléter.

L’animal a une puissance d’agir spontanée : cette puissance est excitée par le besoin, par l’appétit, par la souffrance ou la jouissance, bref, par la sensation. Ses actions tendent à un but; mais ce but, il l’ignore. Tel insecte, herbivore à l’état adulte, dépose ses œufs sur des chairs putréfiées dont se nourrissent ses petits, et ces petits, il ne les verra pas éclore; le motif de son acte lui est donc inconnu. Le castor, captif et à l’abri de tout besoin, construira sa digue sans aucune utilité, si vous laissez des matériaux à sa portée; cette construction n’a aucun but. Chez ces animaux, nulle prévision. En outre la bête réussit généralement du premier coup dans ses œuvres. Sans éducation, sans expérience, sans hésitation, l’oiseau fait son nid, le carnassier reconnaît et attaque sa proie, le ruminant distingue et broute son herbe. Séparé de son espèce, et pourvu seulement qu’il dispose de ses forces organiques, ce qu’ont fait ses parens, il le fera, et parfaitement. Chose plus importante encore à remarquer, l’animal est incapable, à l’état de nature du moins, de tenter une industrie autre que la sienne. Son instinct est un instrument particulier adapté à une fin spéciale. L’oiseau est conformé non pour construire des nids en général, mais pour tisser et arrondir tel nid. Chaque espèce d’araignée ourdit une toile d’une nature déterminée et ne peut ourdir que celle-là. En somme, l’animal, destiné à un genre de vie spécial, a un travail particulier. Exempt d’hésitation, ignorant le progrès, puisqu’il réussit d’emblée, l’animal n’a ni à prévoir, ni à comparer, ni à généraliser; il ne choisit pas. Son instinct le dirige infailliblement dans une voie tracée d’avance. Aristote, Pascal et bien d’autres avaient proclamé ces traits