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sur les boulevards et dans quelques rues pendaient aux fenêtres des drapeaux noirs. Aux abords de la place de la Concorde, derrière nos postes se pressait une foule passionnée et curieuse. Le point important, c’est que dans ce premier moment on avait pu éviter tout accident, tout conflit. La crise ne restait pas moins périlleuse, si elle se prolongeait. Ici tout dépendait de ce qui se passait à Bordeaux. M. Thiers, aussitôt après avoir signé les préliminaires, s’était hâté de partir le 27 ; on ne perdait pas une minute. L’assemblée elle-même, sentant le prix du temps, comprenant que chaque heure de retard aggravait l’épreuve de Paris, l’assemblée, résignée à la nécessité de la paix, hâtait ses délibérations. Après un court et douloureux débat, on sanctionnait l’œuvre de M. Thiers, et au moment où les Allemands en étaient encore à s’installer dans les Champs-Elysées, la nouvelle arrivait tout à coup dès le 1er mars à sept heures du soir que l’assemblée nationale venait de ratifier les préliminaires de Versailles. A dix heures, M. Jules Favre notifiait à M. de Bismarck cette ratification, qui impliquait la retraite immédiate des troupes allemandes. A minuit, Paris savait déjà qu’il allait redevenir libre.

Les Prussiens n’avaient point évidemment compté sur une aussi prompte solution, et M. de Bismarck, un peu surpris, n’avait d’autre ressource, pour gagner quelques heures, que d’employer un subterfuge de diplomatie d’ailleurs assez naturel. Il réclamait l’instrument authentique de la ratification ; mais ici encore on avait tout prévu à Bordeaux, on avait tout préparé, de telle façon que M. Thiers pouvait repartir presque aussitôt après le vote pour être à Paris le lendemain à midi. Il était certes impossible de déployer une activité plus dévouée et d’aller plus vite. Malgré tout cependant, on ne pouvait enlever aux Prussiens cette journée du 2, qui était la plus grave précisément parce qu’aux yeux des Parisiens elle ressemblait à une prolongation abusive de l’occupation, à un excès plus criant de la force. Les Allemands voulaient au moins profiter de cette dernière journée pour exercer un droit que le roi Guillaume avait tenu à leur réserver, celui de visiter les Invalides et le Louvre. Dès le matin du 2, un officier du roi, le prince Putbus, arrivait pour réclamer et régler l’exécution de cette condition. Quant aux Invalides, le général Vinoy faisait observer qu’on pouvait les visiter, si on voulait, puisqu’on en avait le droit, mais qu’on allait se trouver en dehors de la zone d’occupation, dans un quartier agité, exalté, où tout était possible, et que pour lui, n’ayant pas de troupes, il ne répondait de rien. Après avoir insisté un moment, l’envoyé du roi de Prusse convenait en effet que « le feu était près des poudres, » et on abandonnait les Invalides. Quant au Louvre, le général Vinoy eut beau faire remarquer que la visite serait sans intérêt, que la