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les agitateurs, s’emparant du mouvement, en profitaient pour accomplir leurs desseins. Sous prétexte de ne pas laisser l’artillerie à la disposition de l’ennemi, on allait enlever tout ce qu’il y avait de canons au Ranelagh, à la place Wagram, sur les remparts, et on les faisait refluer dans l’intérieur, vers Montmartre, vers la Place-Royale, où l’on formait des parcs surveillés et gardés avec une sévérité jalouse. On pillait les poudrières, les dépôts de munitions. Le gouvernement laissait tout faire parce qu’il ne pouvait rien empêcher. Il assistait impuissant à ce déchaînement d’une ville surexcitée et abusée dans son patriotisme, livrée en réalité à des meneurs dont on distinguait l’action, mais qu’on ne pouvait saisir, et contre lesquels on ne pouvait dans tous les cas prendre des mesures pour le moment. La question la plus urgente était d’empêcher tout conflit avec l’ennemi, et c’était là justement le souci du général Vinoy, qui, n’ayant sous la main qu’une seule division armée, la division Faron, prenait toutes ses dispositions pour établir des postes, une première ligne de troupes sûres autour de l’espace où devaient camper les Allemands. Tous les débouchés étaient gardés ; on avait fait ce qu’on avait pu pour aborder sans trop de risque cette épreuve redoutable et redoutée de l’occupation infligée à une partie de Paris.

C’est le 1er mars entre neuf heures et midi que l’ennemi faisait définitivement son entrée. Dès le matin, le roi Guillaume accompagné du prince royal, de M. de Moltke, avait voulu passer la revue de ses troupes au bois de Boulogne, sur le terrain même où trois ans auparavant il assistait en hôte et en ami à une revue de l’armée française. Puis les troupes d’occupation, qui se composaient de détachemens du VIe corps prussien, du XIe corps, du IIe corps bavarois, s’acheminaient militairement vers Paris, précédés d’éclaireurs qui se montraient les premiers, le mousqueton au poing, sur les Champs-Élysées ; elles étaient sous le commandement supérieur du général von Kamecke. Le chef allemand, arrivé au palais de l’Industrie, s’avançait à la tête de son état-major jusqu’à la place de la Concorde, dont il faisait le tour comme pour en prendre possession. La place était à peu près vide et avait un aspect étrange avec sa solitude peuplée seulement de cette statue de Strasbourg, encore couverte de toutes les couronnes dont on l’avait décorée, et des autres statues des villes de France, dont une main inconnue avait pendant la nuit voilé la face d’un crêpe noir. Toutes les issues par la rue de Rivoli, par le quai, étaient barricadées et gardées. Au-delà c’était la ville grondant sourdement, hérissée dans son deuil. Dès qu’on avait su que l’ennemi entrait décidément, la vie ordinaire semblait s’être arrêtée. Les journaux avaient suspendu leur publication. La Bourse, les tribunaux, étaient fermés ; les magasins restaient clos ;