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couleur. On cite une femelle de zèbre qui refusait tout appariage avec un âne, et qui l’accepta dès qu’on l’eut peint des couleurs du zèbre. Nous ne contestons nullement ces faits, nous admettons même qu’ils sont encore plus vrais et plus nombreux qu’on ne le dit; seulement il faudra examiner si cette aptitude à remarquer et à distinguer la couleur constitue une faculté de l’ordre esthétique, ou si elle n’est qu’une simple sensation perceptive des différences d’espèce et de sexe.

Il est permis d’incliner dès à présent dans ce dernier sens. En effet, M. Darwin attache une importance singulière à la présence des glandes odorantes chez les mâles. Ces glandes grossissent à un moment déterminé et acquièrent alors une grande puissance d’exhalation. Le savant anglais soupçonne qu’il y a dans cet organe et dans l’émanation qu’il émet un moyen d’attraction et un motif de préférence. Rien de plus vraisemblable; mais la sensation d’odeur est en dehors des phénomènes de l’ordre esthétique; c’est un fait de sensibilité physique qui n’a rien à démêler avec le sentiment de la beauté, et dont l’influence marquée dans l’appariage atténue plutôt qu’elle ne confirme les conclusions de la théorie sélectioniste. Au surplus nous y reviendrons.

Si l’homme dérive de l’animal, comme l’enseigne M. Darwin, si nous ne sommes que des animaux transformés, la sélection sexuelle doit se faire sentir dans le développement des facultés humaines. Il y a plus : celles-ci ne doivent être que les facultés de l’animal agrandies par le travail de la sélection. M. Darwin retrouve donc la sélection sexuelle dans l’histoire du genre humain. Il la découvre tantôt probable, tantôt certaine, parmi les causes qui la compliquent et sous les apparences qui la voilent. Quand elle semble disparaître, il l’induit par analogie en s’appuyant sur le parallélisme, d’après lui complet, qui existe entre l’homme et l’animal. Esquissons rapidement ces vues contestables, mais attachantes.

Les sauvages attachent un grand prix à leurs avantages extérieurs. Ils s’efforcent d’être beaux à leur manière afin d’être séduisans. Des savans soutiennent que les sauvages se couvrent de vêtemens pour se parer plutôt que pour se préserver de la chaleur et du froid. Ils ont un goût exagéré des ornemens. S’ils restent nus, ils décorent leurs membres et leur corps de peintures diverses. Quelques-uns gagnent par un rude travail l’argent qui paiera la teinture dont ils couvrent leur épiderme. Sans doute ils s’arrachent les dents, ils se mutilent le visage; mais c’est qu’ils s’imaginent se rendre ainsi plus terribles d’aspect et plus beaux. Soucieux de leur beauté, ils ne sont pas indifférens à celle des femmes. Il y a des nègres qui discutent gravement les charmes de celle qu’ils veulent