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s’agitait un gouvernement dont on avait à craindre les dispositions, qui pouvait tout compromettre, jusqu’à l’existence de Paris lui-même.

Au moment où l’on touchait à la fin de la négociation à Versailles, M. de Bismarck, s’arrêtant brusquement, disait à M. Jules Favre : « Savez-vous que je fais quelque chose de très hardi ? .. Nous sommes très imprudens, car enfin êtes-vous sûr que M. Gambetta vous obéira ? Pour ma part, j’en doute. Si ce que nous allons conclure ici est désavoué par lui, la guerre civile peut compliquer une situation déjà fort difficile et annuler les concessions faites à la ville de Paris. » C’était là précisément la question. M. Jules Favre n’était nullement sûr d’être obéi, et, s’il ne l’était point par hasard, Paris, se débattant sous l’étreinte du vainqueur, pouvait être livré à la plus affreuse crise de destruction, la France elle-même pouvait rouler dans la guerre civile la plus misérable devant l’ennemi. On ne méconnaissait pas le danger, il faut l’avouer, dans les conseils de l’Hôtel de Ville ; M. Jules Favre avait voulu le prévenir en annonçant dans sa première dépêche le départ d’un des membres du gouvernement, et dans les délibérations qui avaient lieu le 28 au soir on ne déguisait pas la cause de ce départ ; c’était pour « dominer M. Gambetta et l’empêcher de s’insurger, s’il en avait le désir. » On en était en vérité à ce degré de confiance et de cordiale entente entre membres d’un même gouvernement chargé de sauver la France des dernières extrémités ! Malheureusement on n’allait pas à Bordeaux comme on voulait en janvier 1871, après un siège de cinq mois finissant par une capitulation. Il fallait une permission des Allemands, maîtres de toutes les communications et des chemins de fer jusqu’à Vierzon. Le 29, M. Jules Favre allait à Versailles chercher un sauf-conduit pour M. Jules Simon, chargé de se rendre en province, et il ne trouvait pas d’abord M. de Bismarck. C’était un retard de vingt-quatre heures. Bref, M. Jules Simon ne pouvait être prêt que dans la nuit du 30 au 31, et il ne pouvait être que le 1er février à Bordeaux, où il arrivait muni des pouvoirs les plus étendus pour dompter toute résistance, pour révoquer, s’il le fallait, et au besoin même faire arrêter M. Gambetta. C’était une mesure de prévoyance qui ne manquait pas d’opportunité.

Les choses avaient en effet étrangement et rapidement marché à Bordeaux pendant ces quelques journées d’incertitude. La première nouvelle sommaire et vague de l’armistice, reçue dès trois heures du matin le 29, avait excité une violente émotion. On paraissait profondément surpris, comme si Paris avait dû tenir indéfiniment. On notifiait aussitôt, il est vrai, l’armistice à la France, aux généraux, mais tout cela était fait d’une façon singulière, énigmatique, d’un air de gens