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plus grandes fatalités de cette mauvaise heure. Le désarmement de la garde nationale était à peu près une impossibilité. Sans doute les bataillons fidèles, animés d’un esprit sage, auraient pu se résigner à rendre leurs armes, si on les leur avait demandées dans un intérêt public. Les mauvais bataillons, et ils étaient nombreux, auraient gardé leurs fusils ; ils auraient peut-être trouvé pour complices tous les sentimens d’irritation patriotique qui agitaient Paris, et c’était dès ce moment la guerre civile éclatant sous les yeux de l’ennemi, en présence d’un gouvernement dont la capitulation achevait de ruiner l’autorité, avant qu’un pouvoir régulier eût été reconstitué. M. de Bismarck, il est vrai, prétendait avoir un moyen infaillible : on n’aurait donné un morceau de pain, disait-il, qu’en échange d’une arme entière ou brisée. C’était une boutade, ce n’était pas une solution. Le privilège réclamé par M. Jules Favre pour la garde nationale n’était pas non plus une solution ; seulement on sauvait peut-être ainsi la situation pour le moment, on pouvait doubler ce terrible cap de la famine en évitant la crise immédiate qu’aurait pu provoquer un désarmement tenté dans de telles conditions.

Ceux qui n’ont pas été les témoins de ces scènes ou ceux qui jugent les choses après coup en parlent trop à l’aise aujourd’hui dans la commission d’enquête ; ils ne soupçonnent pas ou ils ont oublié ce qu’était cette masse échauffée, violente, désordonnée, qui se croyait encore de force à repousser l’ennemi et qui accusait de trahison des hommes occupés à sauver la ville d’une catastrophe. Tout au moins, pour dissoudre cette garde nationale, si on le voulait, il aurait fallu laisser dans Paris les troupes régulières intactes avec leur organisation et leurs armes. On devait les honneurs de la guerre à ceux qui avaient été les vrais combattans ; mais l’état-major allemand ne l’entendait pas ainsi. L’armée de Paris était considérée par lui comme prisonnière. Consentir à ne pas l’envoyer pour le moment captive en Allemagne, où l’on avait déjà trop de prisonniers, n’était point certes une grande concession, M. de Bismarck l’avouait. Si on la laissait à Paris, on ne voulait pas moins la traiter comme une armée ayant déposé les armes ; on prétendait parquer les soldats sous la garde prussienne à Gennevilliers et à Saint-Maur, tandis que les officiers auraient été internés à Saint-Denis. M. Jules Favre avait à faire les plus grands efforts pour défendre l’armée de Paris de ces humiliations, pour épargner à nos officiers d’avoir à remettre leurs armes et à nos soldats d’être parqués comme un troupeau. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que M. de Bismarck prétendait agir dans notre intérêt. « C’est insensé, disait-il à M. Jules Favre, 100,000 soldats désœuvrés, errans au milieu d’une population démoralisée elle-même, seront une cause permanente de désordre et un danger pour vous. » C’était peut-être vrai ; on n’avait malheureusement que le